
Les fleurs de Lyse est mon roman le plus masculin. Cela ne veut pas dire qu’il y a absence de filles, mais simplement que les personnages féminins n’ont pas le haut du pavé. Une exception : Julie, adolescente intellectuelle, représentant à elle seule tous les changements sociaux du Québec des années 1960. Mon personnage Robert devient fou d’amour pour cette étrange. Voici la rencontre entre Julie et Robert, les conseils farfelus de Baraque, l’intervention de sagesse de Roméo. Les trois éléments, réunis, font en sorte que le garçon réussira à conquérir Julie. Le tout sous le signe de la caricature. Les fleurs de Lyse a été publié en 2002.
Baraque choisit My Girl. Voilà quinze fois que cette pièce tourne depuis le début de la soirée et toutes les filles font la queue devant Baraque pour lui demander de danser avec lui. En passant furtivement devant l’interrupteur, les mains de Gilles, Baraque ou de Mike quittent la taille de la fille pour éteindre les lumières, aussitôt rallumées par ma mère, chaperon silencieux de nos ébats criards.
« Est-ce que tu veux danser avec moi?
- Pas sur cette musique de barbares ne servant qu’à vos rites masculins d’un ridicule archaïque.
- Les Temptations? Tout le monde aime cette chanson! Elle est numéro un au palmarès de Gaétan Santerre.
- Quel argument minable, symbole d’un navrant état d’esprit se limitant à des classements superficiels.
- Ah bon… »
Je m’éloigne à reculons, me cogne contre les basket-ball de Ghislaine qui me tend les bras en un sourire. Je danse collé pas trop collé, de peur des réactions qui me feraient passer pour un bandit. Ghislaine sent le bon fixatif avec ses cheveux crêpés et je me laisse emporter, tout en lui marchant sur les pieds trois fois.
« Tu ne sais pas danser?
- Heu… Je pense que non.
- Tes pieds, tu les laisses glisser. Tu ne les lèves pas. Prends quatre tuiles comme limites et ne les quitte pas.
- Excuse Ghislaine, mais je ne me sens pas bien… »
En laissant sa taille, je me retrouve face à cette bizarre, très grande et maigre, qui parle comme un dictionnaire. Je m’empresse d’enquêter pour savoir qui elle est, mais personne ne semble la connaître, pas même Johanne.
« En réalité, je remplace ma voisine qui avait mérité la permission de venir ici suite à un concours grotesque, organisé par le gorille près du tourne-disque. J’ai accepté de me présenter, car je m’intéresse à la sociologie et à la psychologie. Je désire étudier les mœurs et coutumes des adolescents québécois d’aujourd’hui, en les plaçant dans une perspective comparative avec une étude sur les agissements des peuples aborigènes d’Australie, réalisée récemment par un éminent ethnologue hongrois.
- Tiens, tiens! J’ai vu un film, l’an passé, où un professeur étudiait aussi les mœurs des jeunes et…
- Quel film?
- Beach Party, avec Frankie Avalon et Annette, et aussi Dick Dale, le roi de la guitare surf.
- Encore un produit de consommation concocté par Hollywood dans le but d’une acculturation du peuple francophone d’Amérique du Nord.
- Heu… tu n’aimes pas les films?
- Essentiellement les œuvres de Robert Bresson et d’Ingmar Bergman. Sans oublier Federico Fellini.
- Oui. Je vois…Tu ne t’amuses pas?
- J’ai un plaisir fou. Cette visite me semble très concluante.
- Et la musique? Tu n’aimes pas la musique?
- Bien sûr. Jacques Brel et Léo Ferré sont des auteurs prodigieux, et au Québec, Claude Léveillée et Jean-Pierre Ferland écrivent des textes d’une assez agréable profondeur. »
Une chansonnier! Les pires ennemis des jeunes amateurs de bonne musique! Cette race effroyable écoute des chansons épouvantablement orchestrées où des chanteurs endormants disent plus de mots qu’il n’y a de notes. Ils vont écouter leurs chanteurs dans des boîtes minuscules avec des filets de pêche au plafond, tout en parlant de livres très épais dont les auteurs ont des noms toujours pleins de Z, de K et d’Y. J’aurais dû me douter que cette grande fille souffrait de cette maladie, même si mon cœur me dit que je la trouve la plus jolie parmi nos multiples invitées.
« Jolie? Stiffie, Robert! C’est pas une basket-ball et même pas une baseball. C’est à peine une golf et elle est pâle comme une fève!
- Très à propos, Baraque, car son nom est Lefevre. Julie Lefevre.
- C’est toute la connaissance que tu as envers moé qui t’as tout montré sur les filles?
- La reconnaissance, Baraque. Pas la connaissance.
- Ah! T’es déjà contagié avec tous les mots compliqués de cette fève! Ça doit même pas connaître Louie Louie, ce genre de poupée! »
Beaucoup de filles décident de partir vers neuf heures et demie, obéissant aux recommandations de leurs parents. Certaines ont la chance d’avoir le droit d’atteindre onze heures et s’en vont un peu avant, laissant la place aux rires et aux commentaires des gars du groupe, alors que ma sœur Johanne passe son temps à murmurer « Bande d’espèces de niaiseux! », parce qu’on a refusé de jouer à l’âne sans queue. Mais Julie est toujours sur place, n’ayant pas bougé de sa chaise.
« Sylvain et Lisette ne m’imposent pas de limites temporelles, dans le but de développer mon sens de l’autonomie et du jugement.
- Qui?
- Sylvain et Lisette. Mes parents.
- Ça veut dire que tu peux veiller tard.
- Selon ton langage simple mais efficace, oui. J’aimerais bien parler avec toi des significations du rituel de la danse instinctive pratiquée par la plupart des jeunes gens de cette soirée.
- Le gogo?
- Ce terme mérite à lui seul quelques heures de réflexion. Puis-je rester pour discuter avec toi de ces questions? Peut-être pourras-tu éclairer certains points obscurs.
- Avec plaisir.
- Et le grand gorille… quel bipède étrange! Il possède son propre langage formé de codes curieux et fondé sur une profusion d’hyperboles. Il a aussi une gestuelle particulière qui cache sans doute une multitude de frustrations œdipiennes. Freud aurait été enchanté de le connaître.
- Je peux le lui présenter, si tu veux.
- Comme c’est charmant. »
C’est la première fois que je reçois une fille dans mon coin secret. Je me sens gauche et ridicule, ne sachant trop comment me placer, ni comment l’aborder, surtout qu’elle ne cesse de parler avec des mots que je ne comprends pas. Je pense qu’elle croit que les gars du groupe sont des idiots. Mais ça ne me fait rien. Elle est jolie quand même.
« Tu bâilles? Je t’ennuie?
- Excuse-moi. Il est plus de deux heures et demie…
- Je comprends. Je ne m’imposerai pas davantage. Il faudrait continuer cet échange ultérieurement.
- Si tu veux, on se reverra plus tard pour encore parler.
- Vraiment charmant. Tu pourras continuer à m’expliquer cette théorie du Louie et du Louie, un cérémonial vraiment étonnant, mais dont je ne saisis pas toutes les nuances.
- D’accord.
- Puis-je avoir à ton endroit une impulsion sexuelle?
- Pardon? »
Elle se lance vers moi et me donne un gros bec sur le front, rajoutant : « Charmant. » Me voilà seul à me gratter le toupet. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être primitif comme Baraque et accrocher de ma main toutes ces filles qui gazouillent près des scènes après chaque spectacle.
« Elle a eu une impulsion sexuelle envers moi.
- AAAAA! Robert! Dans mes bras! Ça veut dire que c’en est une qui veut! La plus belle race!
- Elle m’a donné un bec sur le front.
- T’es vraiment décourageant, Robert Gingras… »
Baraque décide de reprendre mon éducation de A à Y – il prétend que le Z ne sert qu’à dormir – en visant avant tout la pratique, ce qui n’exclut pas une révision théorique. Baraque me parle à nouveau des quatre types de filles : très gros seins, gros seins, seins moyens et oublie ça. Longues jambes, jambes musclées, courtes, etc. Suivent les descriptions des bouches, des oreilles et des yeux. Visiblement, Julie ne fait partie d’aucun de ces groupes. Ensuite, il m’entretient des principaux compliments : t’as des belles dents, baby; il y a longtemps que tu vis sans moi? t’es mon rêve enfin réalisé, poupée; t’es encore plus belle que ma mère; t’as d’beaux yeux, t’en as même deux.
« Oui. Mais quel compliment dire à Julie?
- Mais y a rien à lui dire, mon chum! Elle n’a pas de seins, pas de jambes, elle est plus grande que toé et parle tout le temps! C’est pas une vraie fille!
- C’est qu’elle me plaît bien.
- Bon! Passons à la pratique! Embarque dans ma scrap! On va aller au centre-ville et j’vas tout te montrer! »
Je ne sais trop quoi penser des filles qui traînent dans les rues du centre-ville un mercredi soir. Julie a l’air de tout sauf d’une de celles-là. J’imagine que j’ai des préjugés et que je suis, à l’image de Charles, un peu vieux jeu face à l’idéal féminin.
« Regarde là-bas. Un beau troupeau!
- Où?
- Au fond. Elles sont cinq, le chiffre parfait pour nous deux. Y a deux basket-ball sur le lot et une avec des fesses en ballon de football! Pis celle du milieu, c’est une vraie France Gall! Regarde celle de droite avec ses yeux bleus!
- Comment peux-tu voir un détail semblable d’aussi loin?
- L’habitude et l’expérience, mon chum. Vite! À l’attaque! Laisse-moé faire pis ensuite, tu m’imiteras. On va avoir à manger à soir, mon Robert! »
Baraque approche d’un pas décidé, pendant que je vérifie si celle de droite a les yeux bleus. Oui! Sans doute un hasard… Mon chanteur lève les bras aux cieux, tourne sur lui-même et crie qu’elles l’attendaient.
« Non, on ne t’attendait pas, grand cave!
- Maintenant que j’suis là, autant profiter de moé, hein? Oh! toé! T’as des belles dents, baby.
- Mes dents?
- Oué! Elles sont toutes blanches et droites. Tu dois en prendre soin, uh?
- Si on veut. Hé! je te connais, toi! T’es le chanteur des Indésirables!
- Et v’là Robert, le plus jeune Indésirable! Dis bonjour aux cendrillons, mon chum! »
Je ne peux me résoudre à dire à une de ces filles qu’elle a de belles dents ou deux yeux. Je balbutie un bonsoir et Baraque me félicite d’une grande tape dans le dos qui me fait avaler ma gomme. Il continue son baratin idiot et nous voilà tous les sept au café Bouillon où mon chanteur les fait rire avec ses compliments de crétin. « T’as tellement de beaux ongles, ma tigresse. » Je me rends compte rapidement que l’une des filles clique sur les charmes préhistoriques de Baraque et qu’Yeux Bleus me regarde d’une façon gênante. Trente minutes plus tard, Baraque part avec la sienne, alors que je suis toujours au Bouillon à faire cliqueter les feuilles métalliques du juke-box.
« Moi, j’aime ça les gars avec des guitares. Ça me fait penser aux chansons des Beatles. Es-tu capable de jouer du Beatles?
- Oui. En réalité, c’est essentiellement pour le groupe. Chez moi, j’écoute Jacques Brel et Jean-Pierre Ferland. J’aime aussi beaucoup la littérature. Freud est mon romancier favori.
- Hein? »
Me voilà seul à ma case du café. La serveuse me fait le mauvais œil parce que je tète le même verre de Fanta depuis une heure et que j’ai fait tourner My Girl dix fois de suite. Les Temptations harmonisent et le visage de Julie apparaît entre les bulles faibles de ma boisson tiède. Comme c’est stupide de vouloir penser aux filles! C’est Baraque et toutes ses histoires qui sont la cause de mes soucis. Qui a besoin d’une fille alors qu’il y a tant de joie grâce aux disques? Est-ce que Charles pense aux filles? Non! Et il est heureux, alors que Mike, Gilles et Baraque ont toujours des maux de tête parce qu’ils ont laissé les filles perturber leurs vies. C’est si bêta, une fille! Comme celle qui vient de partir! Comme Julie, aussi! Je suis certain qu’avec ses mots à cent dollars, elle veut rire de moi. J’ai probablement l’air d’un imbécile dans son esprit, moi qui suis ignorant de toutes ces choses savantes dont elle me parle sans cesse.
Hier, je me suis rendu chez elle, suite à son invitation. Je m’étais vêtu proprement pour faire bonne impression à ses parents. Mais son père porte un collier de barbe et des sandales, et sa mère était habillée avec un tapis et a les cheveux jusqu’à la taille. Ils sont probablement des beatniks. Je n’ai absolument rien compris de tout ce qu’ils m’ont raconté. Sur un mur du salon, il y avait une toile peinte en blanc avec un point bleu au milieu. Il paraît que c’est du grand art et qu’ils ont payé ce truc le prix de trois guitares. Julie m’a parlé de ses poètes favoris et m’a dit que la province de Québec était maintenant un pays à bâtir. Elle m’a montré la sculpture abstraite qu’il y a dans sa chambre et m’a fait entendre un disque de Léo Ferré. Puis elle m’a parlé de politique en me demandant ce que je pensais de la prochaine réforme de l’éducation. Je suis certain qu’elle riait de moi pendant tout ce temps. Elle avait l’air prétentieuse et snob. Espèce de m’as-tu-vue! Je suis persuadé qu’aucune fille de sa classe ne lui parle!
Grand-père Roméo connaît ces choses-là, car il a écrit des livres, a travaillé comme journaliste, visité des musées et passe beaucoup de temps à chercher à droite et à gauche les peintures que sa défunte sœur Jeanne avait réalisées au cours des années 1920, jugeant que ces toiles sont des chefs-d’œuvre. Par contre, grand-père Roméo ne parle pas de ces connaissances pour pavaner! Un sage! Il est ouvert à tout : à la jeunesse, au monde moderne, aux nouvelles idées. Tout le monde dans la parenté m’a pointé du doigt à cause de mes cheveux longs. Pas grand-père. Ça ne le préoccupe pas. Ce n’est pas important, ma tête. Grand-père Roméo doit comprendre la nature humaine mieux que quiconque et même s’il n’a eu de blonde que ma grand-mère Céline au cours de sa longue vie, je suis certain qu’il connaît les filles mieux que personne! Il m’apprendra les noms d’une dizaine de grands écrivains, de poètes célèbres, de philosophes populaires et d’artistes réputés dans le grand monde. Ainsi, je pourrai parler comme un gars civilisé avec Julie et elle m’appréciera au lieu de se moquer de moi.
« Toi aussi tu connais beaucoup de choses qu’elle ignore, Robert. C’est ainsi que les gens s’enrichissent mutuellement.
- Ben, moi, je ne connais que les disques.
- Elle les connaît?
- Non. Pour elle, ce n’est que du bruit.
- Si elle cherche à te parler, toi qui fais tout ce bruit, c’est peut-être parce que ceci lui manque, qu’elle se sent triste de ne pouvoir apprécier cette musique comme les autres jeunes de son âge.
- Tu crois ça?
- Bien sûr! Tu connais les disques comme personne d’autre! Tu peux l’enrichir de tes grandes connaissances. Tu connais les paroles de toutes les chansons?
- Oh oui!
- Alors, explique-les-lui.
- C’est-à-dire… heu… Si je les connais par cœur, on ne peut pas dire que je les comprends. Je ne suis pas bilingue. J’aime surtout la musique des disques. Les paroles, je n’en tiens pas compte.
- Va chercher tes disques préférés. Je vais t’aider à les comprendre.
- Tout de suite?
- Dépêche-toi! »
Quel grand-père à la mode! Le voilà qui écoute attentivement mes microsillons des Beach Boys. Il prend quelques notes et lève le petit doigt à certaines occasions. Il m’offre un résumé étonnant : les paroles des chansons des Beach Boys, dans leur simplicité, révèlent une tranche de la vie sociale des jeunes Américains. Moi qui avais toujours cru qu’ils chantaient des bêtises!
« Les chansons de surf parlent d’amour, de flirt, d’automobiles, d’école, des relations entre les jeunes et leurs parents. En réalité, ces paroles sont sociologiques.
- Sociologiques? Ces hurlements nasillards?
- Oui, Julie. Elles décrivent la vie actuelle de la jeunesse. Plus tard, on prendra un disque des Beach Boys pour dire : voici de quelle façon les jeunes vivaient en 1965. Fun Fun Fun, par exemple. Elle met en scène une fille qui emprunte la voiture de son père pour rejoindre ses copains à la plage, près du comptoir de hamburgers, alors qu’elle a fait croire à son croulant qu’elle voulait l’auto pour se rendre à la bibliothèque. Tu as ici l’effervescence de la jeune fille face au plaisir d’une rencontre avec ses amis, ainsi qu’un peu de la psychologie des adolescents qui mentent toujours un peu à leurs parents dans le but d’affirmer leur liberté et leur identité.
- Charmant. Tu crois à tout ceci?
- Oui! Considère aussi In My Room, des mêmes Beach Boys, qui raconte la solitude d’un jeune qui préfère l’isolement de sa chambre à la vie sociale de ses amis. Il compare sa chambre à un univers où il est le maître de tout.
- Charmant.
- Ça ne paraît pas, à première vue, hein?
- Pourquoi me racontes-tu tout ça?
- Parce que Jacques Brel et les Beach Boys, c’est la même chose, sauf que l’un a l’habileté des mots plus intellectuels, tandis que les autres expriment des émotions aussi vraies avec des termes plus familiers, issus de la culture populaire de masse.
- On dirait que tu me récites une leçon apprise par cœur. Tu ne pourrais pas me parler comme la personne que tu es? »
Grand-père n’a pas prévu ce coup bas… Je garde silence, embarrassé, et me trouve franchement idiot. Soudain, elle me regarde encore avec ce maudit sourire moqueur.
« T’as de beaux yeux. T’en as même deux.
- Charmant.
- Et ils sont beaux tous les deux.
- C’est vrai? Tu penses que j’ai de beaux yeux? »