( 20 mai, 2011 )

Présentation

mariobergeron2009.jpg

Mon nom est Mario Bergeron, de Trois-Rivières, au Québec. Je suis romancier et historien. Depuis 1998, huit de mes romans ont été publiés. De plus, j’ai participé à quatre collectifs : deux comme auteur et autant comme historien. Le blogue suivant a comme objectif de vous présenter des extraits de mes romans publiés et aussi de mes manuscrits. Les extraits sont relativement courts, très souvent thématiques. Dans la colonne de droite, vous pouvez voir les titres de chacune de ces créations. J’espère que ces extraits vous donneront satisfaction. N’hésitez pas à communiquer vos commentaires.

Le blogue existe depuis 2008. Bien qu’il me reste assez d’espace pour quadrupler le nombre d’extraits, j’ai décidé de laisser tomber. Le travail qu’il implique n’en vaut pas la chandelle : la plupart des gens qui arrivent ici cherchent des photographies (Toujours les mêmes!) ou n’importe quoi, sauf des extraits de romans. C’est plutôt démoralisant d’avoir la profonde impression de tout faire ça pour rien! Toujours à votre droite, dans la section des liens, vous pouvez voir mes autres blogues. Bon plaisir à tout le monde!

( 29 janvier, 2011 )

Amour : Ce sera formidable

 

romanformidablepetit.jpg

Tel père, tel fils! Joseph Tremblay a rencontré celle qui deviendra son épouse et sa seule amoureuse de la même manière que leur fils Roméo rencontrera la femme de sa vie (Voir l’extrait suivant). Un secret : Quand j’ai écrit la réplique où Marguerite nomme les gens de sa famille à Joseph, j’étais dans un café et après avoir écrit la réponse de Joseph, j’ai éclaté de rire et les clients me regardaient d’un drôle d’oeil… Ce sera formidable a été commercialisé au Québec en 2009 et en Europe la même année. 

« Regarde, Jos. Il y a une petite créature qui te surveille.

- La paix, avec ces histoires de femmes, Moustache! Je suis un gars! Ça ne me concerne plus, cette perte de temps!

- Bon! D’accord!

- Comme si… Elle est où, tu dis? »

Oh! très belle, celle-là! Mes oreilles ballottent. En les voyant, Juliette rit bruyamment. Elle murmure à Moustache, juste assez fort pour que je l’entende, que je possède un charme irrésistible, moi le mignon. Les moustaches de mon frère ballottent à leur tour. Je ferme les yeux, pour oublier. Je m’éloigne vers la terrasse. Tiens! Un cargo passe sur le fleuve! D’où peut-il venir? Pavillon américain, je crois! Quand je pense au modernisme faisant progresser ce pays! J’en entends parler, dans les journaux. Des patenteux de génie!

« C’est un bateau de quel pays? » La belle qui me poursuit? I-R-R-É-S-I-S-T-I-B-L-E! Une jolie petite toque de cheveux bruns, un nez retroussé, des mains délicates, des yeux pétillants. Je lui explique le modernisme des États-Unis. Elle n’y comprend rien, mais me surveille avec un regard brûlant d’amour.

« Quel est ton nom?

- Marguerite Turgeon.

- Marguerite, c’est si floral, comme prénom.

- Pardon?

- Je… Heu… C’est un beau prénom.

- Merci. Je viens du Cap-de-la-Madeleine.

- As-tu des frères et des sœurs?

- Oui. Il s’appellent Éva, Trefflé, Néraldine, Irène, Philippe, Béatrice, Hermine, Alice, Télésphore, Exorie, Edmond, Théodore, Clovis, Flora, Napoléon, Donat, Ernest, Thomas et Adélard. Ma mère s’appelle Moïsette. Mais j’ai perdu deux petits frères et autant de sœurs: Pétrus, Gédéon, Arthémise et Hortense.

- Je… Je… Heu… Peux-tu me répéter ça?

- Trefflé, Néraldine, Irène, Philippe, Béatrice, Hermine, Alice, Télésphore, Exorie, Edmond, Théodore, Clovis, Flora, Napoléon, Donat, Ernest, Thomas et Adélard, mais nous avons perdu Pétrus, Gédéon, Arthémise et Hortense. Ma maman s’appelle Moïsette.

- Je vois… Je vois… Et ton père? Quel est son nom?

- Roméo. Mais il est mort, il y a six mois.

- Très triste… Ça va empêcher la famille d’être complète. »

Elle me regarde, consternée, puis éclate en sanglots. Elle pleure vraiment très fort! Tout le monde nous zyeute! Je la prends par la main, pour aller loin de la foule et m’excuser de ma remarque pas très délicate. Elle renifle, hoche la tête, signifiant qu’elle accepte mon repentir. Pour la faire rire, je nomme les miens: Catherine, Lise, Germain et Germaine, Richard, Armand, Charles, Hector, Louis, Hormisdas et Moustache.

« Tu as un frère qui s’appelle Moustache?

- Assurément pas une sœur.

- Impossible!

- C’est la réalité. Le prêtre a dit: Je te baptise Moustache, au nom du père, du fils et du saint esprit.

- Tu es drôle!

- Mon père s’appelle Isidore et ma maman Émerentienne, mais elle est morte en me mettant au monde.

- Oh… Tu es orphelin, toi aussi….

- On se sent si seul au monde, dans ce temps-là. Moustache est là-bas, avec son amie Juliette. Je vais te le présenter. Il vaut mieux sortir d’ici avant que le frère chauve ne nous tombe dessus.

- Quoi? »

Marguerite! Marguerite! Belle comme une marguerite! Mon automne est rempli par sa présence! Sa famille, heureusement, n’habite pas entièrement cette vieille maison du Cap-de-la-Madeleine, d’une seule pièce, séparée avec des rideaux coulissants, comme au temps des Romains et des Grecs. Pour les réunions des temps des fêtes, ils doivent sûrement louer un hôtel. Sa mère est très drôle! Elle parle avec des vieux mots de français fort étranges. J’ai pu jouer à la cachette avec Marguerite. Proprement! En fait, le frère chauve avait peut-être raison; Mariette, c’était une dévergondée. Pas question de bec sucré ni de baiser avec Marguerite. Mais je pense à elle! J’y pense tant! C’est peut-être ma Juliette!

 

( 29 janvier, 2011 )

Amour : Le Petit Train du bonheur

roman1.jpg

Coup de foudre! Il y en a souvent, dans mes romans… Voici la première rencontre entre Roméo et Céline, tous deux à peine adolescents, et qui allaient se marier à dix-huit ans et vivre plus de soixante années communes. Ce roman a été commercialisé au Québec en 1998 et l’année suivante, en Europe.  

Papa m’a pourtant averti que je deviens un jeune homme. Peut-être que je le suis déjà, car il me semble que je viens de noter pour la première fois que les lourds maillots féminins révèlent un peu plus qu’une tenue de vacancière. Elle est là! À quelques battements de cils de mon regard. Je ne sais pas de qui il s’agit, sauf qu’elle est rousse comme Thérèse et fait battre mon cœur. Elle est assise près de la berge, avec le reste de sa famille. Je n’ai jamais vu une fille aussi jolie! Sauf Jeanne, bien entendu. Adrien me lance du sable sur le nez pour me faire évader de mon songe.

«  Ah! mon petit frère commence à regarder les filles!

- Que vas-tu chercher là?

- Veux-tu que je te la présente?

- Tu la connais?

- Piégé!

- Comment, piégé? Ce n’est pas ce que tu penses!

- Son frère travaille à l’usine avec moi. Elle vient lui porter son dîner tous les jours. Je ne connais que son nom de famille : Sicotte.  »

Adrien n’a pas le temps de faire cinq pas que je l’arrête. Il pose ses mains sur ses hanches, me lance un clin d’œil. Il poursuit son chemin, alors que mes genoux s’entrechoquent. Quand mon frère se met à parler à la belle, j’ai le goût de me jeter dans le fleuve et de retourner à Trois-Rivières à la nage. Mon cœur guide mes pas et je finis par me retrouver face à ce diamant brut.

«  Voici mon frère Roméo.

- Oh! Le ga… ga… ga… garçon de l’au… l’au… l’automobile!  »

Elle bégaie ou se sent autant gênée que moi? Nous voyant de loin, papa intervient amicalement pour se présenter au père de cette famille. «  Joignez-vous à nous. Avec nos panier réunis, nous allons déguster un vrai festin!  » De six que nous étions, nous voilà quinze. J’ai probablement l’air d’un affreux idiot à surveiller cette Céline. Ah! j’oubliais : elle n’est pas gênée : elle bégaie. «  L’au… l’au… l’au… Parlez-nous de l’au… de l’automo… mo… mobile.  » Alors, neuf têtes inconnues se tournent vers moi. Me voilà célèbre! Je me lève pour mieux offrir le discours désiré. Je rajoute un peu de sauce à mon ragoût avec quelques gestes à la Gros Nez. Au milieu de mon épopée, je sens sur moi tous ces regards. J’obtiens un succès étonnant, considérant ma timidité initiale.

Le papa Sicotte travaille à la scierie Dansereau, où mon oncle Armand est contremaître. À Trois-Rivières, les familles finissent toujours par se toucher de près ou de loin. Ainsi, le frère de monsieur Sicotte est un ancien compagnon de classe de mon père. Les conversations vont bon train. Les femmes comparent leurs sandwiches et Jeanne part à toute vitesse avec la fillette Sicotte de son âge. La joyeuse maman me suggère d’accompagner Céline en balade sur la plage, avec la jeune Claudette comme chaperon.

Je dis n’importe quoi à Céline. Je me vante. Je lui parle de mon travail au journal, croyant que ça fait important. Je bavarde tant que soudain, elle se met à pleurer comme une fontaine. Qu’est-ce que j’ai fait? Elle prend quatre minutes pour formuler son explication à l’effet que je m’exprime si bien et qu’elle est incapable de dire une phrase sans trébucher huit fois contre les syllabes. «  Allons! Ce n’est rien!  », lui dis-je en frôlant son épaule. Claudette bondit en criant : «  Je vais le dire à ma mère que t’as touché ma sœur, vaurien!  »

Avant que ce monstre n’ameute tous les flâneurs de l’île, je ramène Céline à notre ancrage. Le reste de l’après-midi se passe comme un enchantement chatouillant mes sentiments. Je ne me lasse pas de trouver Céline jolie. Nous partons à quatre heures, avec l’invitation d’aller veiller chez les Sicotte. Me voilà heureux de cette initiative et je m’habille comme un prince. Gros Nez me siffle en me voyant si chic.

«  Tu vas à un mariage, mon Roméo?

- Pendant que tu te prélassais ici cet après-midi, je suis tombé en amour.

- Encore?

- Comment, encore? C’est la première fois!

- Et Thérèse?

- Thérèse qui?  »

Céline est ma cadette de deux semaines, situation servant à augmenter mon enthousiasme. À treize ans, les filles pensent au jour prochain où, dans quatre ou cinq années, elles prendront mari afin de fabriquer des tartes aux pommes et d’autres petites filles qui, à leur tour, vont se marier pour cuisiner des tartes améliorées et basées sur la recette secrète de maman. Cependant, à cause de son bégaiement, Céline entrevoit plutôt un avenir de vieille fille.

L’avantage d’avoir treize ans et de se sentir en amour est que les adultes ne nous prennent pas au sérieux. À dix-sept ou vingt ans, le garçon va veiller chez sa blonde tous les jours permis et sous la garde autoritaire d’un chaperon. Mais à treize ans, les vieux disent que c’est une amourette. Par contre, j’aime les choses claires et nettes. Ainsi, après trois semaines de visites répétées à Céline, je m’endimanche et, nerveux, je me rends demander au père Sicotte si je peux fréquenter sa fille. «  Autant que tu voudras, mon jeune!  » fait-il, en mordillant sa pipe avec amusement. Amourette. Si elle et moi avions dix-neuf ans, sa réaction aurait été plus complexe.

Tout autant nerveux, j’hésite maladroitement, après m’être exercé devant un miroir pendant deux semaines, à avouer à Céline mon amour. Si difficile à dire! Je ne voudrais surtout pas passer pour un polisson. Quand enfin je me décide, je bégaie, rendant mon aveu maladroit. Céline répond : «  Moi aussi  », sans s’accrocher dans le M. Dès cet instant, elle me permet de la tutoyer ce qui, il va de soi, fait galoper notre intimité et éclater les frontières de la gêne des premières semaines.

Je me sens très léger, si bien en sa compagnie. Anxieux et neveux loin de sa présence! Je peux la voir à toute heure du jour ou du soir sans que ses parents ne sortent leur sac de regards réprobateurs. Je lui écris un poème. Pour me remercier, elle me prépare une tarte – justement! – deux jours après m’avoir demandé mon fruit favori. Tarte aux pommes, donc. Elle veut aussi coudre les boutons de mes chemises et me montrer tout ce que sa mère lui a enseigné depuis l’enfance. Tout pour ne pas me perdre. Son sentiment revigore le petit homme qui pousse en moi. Pour lui faire plaisir, j’arrache un bouton de ma chemise et lui réclame à tout instant son excellente tarte aux pommes.

 

 

( 16 janvier, 2011 )

Amour : Perles et chapelet

 

roman2.jpg

Amour = désir, attirance. Pour Perles et chapelet, deux histoires d’amour très différentes : celle de la vielle fille Louise et du vieux garçon Honoré, plein de honte et de crainte. Puis, en première partie, l’amour que porte Jeanne à une de ses semblables : sa grande amie Sweetie. Il fallait, comme auteur, lancer ça et là des allusions, des situations, mais sans jamais écrire le mot. Il n’apparaît nulle part dans le livre. Les lectrices et lecteurs ont très bien compris. Voici une scène révélatrice des goûts de Jeanne et de son attirance pour Sweetie. Perles et chapelet a été commercialisé au Québec en 1999 et en France l’année suivante.

Je me souviens de la première fois où j’ai emmené Sweetie à la plage de l’île Saint-Quentin. Elle avait fait sensation! Il faut dire que le maillot américain de Sweetie était un peu plus osé que les nôtres. Il était assez révélateur de ses formes. J’ai beau surveiller mon alimentation, je n’arrive pas à avoir d’aussi belles fesses que celles de ma pianiste. Elle est physiquement la parfaite flapper: tout en petit! Je trouve que j’ai les seins réglementaires, mais un trop gros derrière.

« Mais non, il est très beau, ton derrière.

- Merci pour le compliment.

- Tous les garçons vont le regarder, cet après-midi!

- Diable! J’espère bien que non! »

Les corps presque révélés ont souvent l’air ridicules. Sur la plage de l’île, je vois des gros pleins de soupe et des énormes pleins de bière. J’aperçois des femmes de mon âge, toutes boursouflées par leurs nombreuses maternités. Les hommes ont les jambes arquées et poilues. Sweetie les siffle. Dans ce temps-là, je me cache sous mon large chapeau de plage. Les hommes approchent pour regarder ma flapper de près. C’est toujours le même charabia! Je vais à l’Impérial pour t’entendre! Tu te plais au Canada? Quel beau soleil, mais pas aussi beau que ton sourire. Bla bla bla. Je me retourne pour que mon dos rôtisse.

Je vois près de nous de jolies écolières, arborant leurs quatorze ans. Menues, turbulentes, pas timides. La nouvelle génération, celle qui a peu de souvenirs de la guerre. Dans cinq ans, elles vont faire comme leur grande sœur et se marier. L’une s’approche de moi, se présente comme je ne sais trop quelle ancienne voisine de la rue Champflour. Elle a le visage maigre. Anguleux. Des yeux saillants lui donnant un air de continuel émerveillement. De longues jambes très droites, proportionnées impeccablement.

« Psst! Jeanne!

- Hein? Quoi?

- Qu’as-tu à toujours regarder les jambes des filles?

- C’est plus harmonieux que les forêts de poils que tu siffles depuis tantôt.

- Mais non! La forêt est derrière! Pas sur la plage! »

L’eau est froide. Nous nous y jetons quand passe un bateau, afin de profiter des vagues rieuses. Des enfants construisent des châteaux de boue. D’autres jouent au ballon. Et hop! du sable dans les yeux! « Je vais le dire à papa! » Un autre a de la confiture autour des lèvres. Belles scènes de bonheur insouciant! Je dessine. Sweetie observe. Elle est dans la lune. Je lui pique le bout du nez avec mon fusain. Un point noir la fait ressembler à un joli bouffon. Elle rit en se renversant, les cheveux de son casque noir tombant dans le sable. Je continue le dessin sur son bras. Elle rit de nouveau.

Le cinéma la rattrape. Elle pense au film de ce soir. L’après-midi passe trop rapidement. Je dois retrouver mon atelier, installé dans un coin de son salon. J’ai une scène de boîte de nuit à terminer, mais j’ai plus le goût de dessiner la plage. Sweetie à la plage dans son beau maillot. Je prends un verre pour m’encourager. Quand Sweetie revient à minuit, je trace une forêt de jambes féminines en train de danser. Et le rebord des jupons et la pigmentation de leurs bas. Tout au fond, un orchestre de jazz devenu minuscule. Sweetie s’avance pour regarder les détails.

 

( 14 janvier, 2011 )

Amour : L’héritage de Jeanne

roman3.jpg

Une lectrice a déjà qualifié Simone Tremblay de « nunuche ». Je ne me donnerai même pas la peine de traduire : Simone est « nunuche ». Quant à son amoureux François, il a aussi fait l’unanimité : c’est un dégeulasse! Mais ils s’aiment! Cela même si le garçon fait de Simone une parano pour tout et rien, qu’il la quitte à l’occasion. Regret dans le cas de l’extrait suivant, avec un magnifique échange de clichés romantiques idiots et un camionneur en joualvert. Non, je ne vous traduirai pas joualvert non plus. L’héritage de Jeanne a été commercialisé au Québec en 2000.  

En fait de malchance, c’est plutôt Maurice qui s’y frotte, quand Simone se sauve en courant, après avoir lancé son tablier par terre et trébuché contre une table garnie. En pleine ruée de la clientèle de l’heure du dîner, ce n’est pas un très bon moment pour perdre sa cuisinière. Simone court vers le couvent des ursulines, avec la folle envie de parler à sa tante Louise. «  J’ai la vocation, maintenant! J’ai la vocation! Je veux devenir une sœur!  » pleure-t-elle en vain à la porte verrouillée, surveillée à la fenêtre par une religieuse sans doute heureuse d’être cloîtrée, au lieu de vivre dans ce monde fou de l’extérieur. Un prêtre intervient et va reconduire Simone à la rue, alors qu’elle brame sans cesse sa soudaine illumination de l’appel du Divin.

«  Simone est là?

- Ah! te voilà, toi! Non, elle n’est pas ici!

- Où est-elle?

- Je ne sais pas, mais si tu la trouves, tu me la ramènes immédiatement! Je ne la paie pas pour flâner dans les rues, alors qu’il y a les légumes à préparer pour le souper.

- Si elle revient, dis-lui que je regrette et que je l’aime. Oui, je l’aime! Je l’aime! Je l’aime! Je l’aime!

- Je lui dirai, je lui dirai, je lui dirai.

- Comme t’es bêta, Maurice Tremblay! Tu ne penses qu’à ton restaurant et jamais à l’amour! Tu sauras qu’on ne peut empêcher un cœur d’aimer!

- C’est ça, et un torchon trouve toujours sa guenille. N’accroche pas toutes mes tables en sortant, François Bélanger!  »

François s’empare de la bicyclette de Simone pour ratisser tout Trois-Rivières. Mettant trop de vigueur au coin des rues, il casse les freins, puis tord le guidon en voulant éviter un piéton. En apercevant Simone, les mains cachant son visage, assise sur un banc du parc Champlain, François laisse tomber la bicyclette au milieu de la rue Royale, pour courir vers sa belle. Un camionneur, en tournant la rue, ne peut éviter la bécane.

«  Je t’aime! Je t’aime! Je t’aime! Pardonne-moi! Je ne peux pas vivre sans toi! Tu es toute ma vie!

- François! François!

- Ma chérie! Jamais plus je ne te quitterai! J’ai été aveuglé par la colère! Et seul l’amour rend aveugle!

- François! François! Comme je suis heureuse! J’ai tant souffert loin de toi!

- Ne me quitte pas! Ne me quitte pas! Tu es le soleil de ma vie!

- François! François!  »

Le camionneur, à la musculature herculéenne, n’en pouvant plus d’entendre ce dialogue de mauvais film, tire François par la chemise, lui montre la bicyclette meurtrie et rompt le charme romantique par : «  Mon maudit jeune fou! T’as brisé mon truck, et je ne le paierai pas, ton baptême de bicyque! Mais tu vas payer pour la bosse sur mon truck!  » Main dans la main, les deux autres tenant le cadavre de la bicyclette, Simone et François marchent sur des nuages. Après le baiser de la réconciliation, il se dirige vers le chantier du terrain de l’exposition et elle rejoint le Petit Train, où Maurice l’accueille avec encore moins de politesse que le camionneur.

«  Regarde! Il a tout démoli ta belle bicyclette!

- Que m’importe la bicyclette puisqu’il m’aime et ne peut vivre sans moi!

- Va à la cuisine et lave la vaisselle! Tu nettoieras les tables avant de préparer les légumes pour le souper! Et récure les chaudrons comme il faut!

- Tu n’es donc pas content pour moi? Tu n’es donc jamais romantique envers les femmes?

- Au contraire! Je viens de te préparer à ta vie de femme mariée! Et dépêche-toi!  »

François s’enrobe de politesse, pour faire des excuses à chaque membre de la famille Tremblay, qui ne réclame pourtant rien de semblable. Roméo, de bon cœur, l’invite à souper. Tout en se servant une seconde platée de pommes de terre, François demande à Roméo la permission de se fiancer avec Simone, projet dont il ne l’avait même pas informée. Simone s’étouffe dans son verre d’eau, saute au cou de François et monte vers sa chambre en pleurant.

«  Je voulais lui faire une surprise. Pourquoi pleure-t-elle?

- Elle pleure tout le temps. Tu n’as pas remarqué?

- C’est-à-dire… bon! Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Tremblay? C’est certain qu’actuellement, je ne peux pas faire vivre Simone, avec le petit salaire du chantier. Mais avec Dieu, Lionel Groulx et Duplessis de mon côté, vous allez voir que je vais bientôt travailler dans une manufacture ou une usine afin de beaucoup économiser. D’ailleurs, j’ai déjà un peu commencé, il n’y a pas longtemps. Je ne suis peut-être pas un prince de château, un homme plein d’instruction, mais c’est dans les petits pots qu’on trouve les meilleurs onguents.

- Je vais terminer mon souper et on en reparlera.

- D’accord. Puis-je avoir encore de vos excellentes tomates, madame Tremblay?  »

 

 

( 10 janvier, 2011 )

Amour : Contes d’asphalte

 

roman4.jpg

Je refuse d’employer les mots qu’il faut, sachant qu’un tas d’imbéciles vont arriver ici, et ceci pendant des années, à la recherche de tout autre chose qu’un extrait de roman. Donc, utilisez votre imagination. Un critique a déjà dit que mon personnage Carole débordait d’une sen… très intense. D’accord avec cette critique. Volontaire de ma part! Cette situation est cependant motivée par l’amour qu’elle porte pour Romuald. La séquence suivante est plutôt évocatrice de ses intentions. Un peu comme une chatte en r… cherchant coûte que coûte un chat. Z’avez compris? Contes d’asphalte a été publié au Québec en 2001.

Ce samedi soir, Carole constate qu’elle se trouve seule à la maison, son frère Christian étant parti chez son amie de cœur et maman Tremblay ayant décidé de veiller puis de coucher chez sa sœur, au Cap-de-la-Madeleine. Carole ne se souvient pas de la dernière fois où une telle situation s’est produite. «  C’est maintenant ou jamais! Il le faut! Il le faut! Je ne peux plus tenir!  » se dit-elle, crispant les poings et pensant à Romuald. Et dire que la veille, elle a refusé son invitation à sortir sous prétexte qu’elle a du travail! Carole rage en pensant qu’il n’a pas le téléphone. Elle s’habille chaudement pour affronter le verglas d’hiver. Les trottoirs sont glissants et elle doit se tenir contre un poteau de téléphone en attendant l’autobus, qui arrive avec douze minutes de retard. Dans le véhicule, elle enlève son foulard trempé en se demandant pourquoi le conducteur ne va pas plus rapidement. Lorsqu’elle descend près de l’école, Carole prend son courage à deux mains avant d’affronter la chaussée dangereuse de la rue Sainte-Marguerite; elle pense à ces deux milles à marcher avant d’arriver chez Romuald. Après être venue près de tomber à trois reprises, elle abandonne le trottoir au profit de la rue. Vingt pieds plus loin, elle tombe à la renverse, se fait mal aux coudes, puis se relève, rattrape sa canne et continue avec plus de vigueur. Carole essaie de marcher avec fermeté, mais glisse à quatre autres occasions. Enfin, elle atteint son but! Elle cogne vivement à la porte. Pierrette lui répond.

«  Mon frère? Il est parti jouer aux quilles avec des gars de son usine.

- Où? Je dois savoir où!

- Je ne sais pas. Mais entre donc, tu es trempée. Je suis seule avec Lucienne et c’est ennuyeux ici, sans radio. On va parler.

- Je ne peux pas rester. Tu connais ses amis? Tu as leurs numéros de téléphone?

- Qu’est-ce qui se passe de si urgent? Pas de la mortalité dans ta famille, j’espère!  »

Carole ne récolte rien de Pierrette et retourne tout de suite dans la rue Sainte-Marguerite, transformée en véritable patinoire. Voilà le vent qui se mêle à son périple casse-cou, poussant la pluie glacée dans son visage rougi par la froidure, mais n’atteignant pas son corps encore si chaud de désir. Et l’autobus qui tarde à venir! Soudain, une automobile approche. Carole reconnaît celle du curé Chamberland.

«  Où allez-vous, mademoiselle Tremblay?

- Au centre-ville, monsieur le curé.

- Montez.  »

Carole ne refuse pas. Le prêtre est accroché à son volant, le nez avancé pour mieux voir à travers son pare-brise. Au premier feu rouge, il a un geste d’impatience qui étonne Carole. «  Je déteste la pluie en hiver! Ce n’est pas logique! En été, il pleut! En hiver, il neige! Pas la pluie en hiver! Est-ce qu’il y a de la neige, en été? C’est illogique!  » Une fois le feu vert venu, le curé pèse promptement sur sa pédale et les roues de l’automobile glissent sur place, avant de mordre un bout d’asphalte en un hoquet criard.

«  Vous arrivez de chez le jeune Comeau?

- Oui.

- Êtes-vous en amour avec lui?

- Ceci, monsieur le curé, m’est personnel.

- Ne montez pas sur vos grands chevaux! Je ne fais que poser une simple question.

- Un curé doit tout savoir, n’est-ce pas?

- Tout savoir ce qui est bon pour la paix de sa paroisse. Romuald Comeau est un garçon de cœur. Qu’il fréquente la jeune maîtresse d’école me réjouirait. J’espère qu’il va vous aider.

- M’aider? À quoi?

- À trouver la paix.

- Monsieur le curé, auriez-vous la gentillesse de me reconduire jusqu’à la rue des Forges et ne pas essayer de me psychanalyser?

- Je sais que vous fréquentez le pasteur protestant, mademoiselle Tremblay. Je sais aussi que vous n’êtes pas une sotte. Je suis en droit de vous dire que lorsqu’une enseignante d’une école catholique rend visite à un pasteur protestant, elle n’est pas en paix et va au devant de graves ennuis. Voulez-vous qu’on en parle, mademoiselle Tremblay? Venez au presbytère et on va aborder la question devant un bon thé.

- Non.

- Bon! D’accord! Je vais vous reconduire! Mais je garde votre secret au chaud pour une prochaine fois. L’invitation tient toujours.

- Merci.

- J’ai bien connu votre grand-père Joseph, vous savez. Vous lui ressemblez. Bon cœur, mais le catholique le plus endormi que l’on puisse imaginer.  »

Carole sort de l’auto les larmes aux yeux. La pluie tombe de plus belle et la jeune femme l’accompagne de son propre torrent, marchant avec peine afin de visiter chaque salle de quilles de la ville. Rien! Rien! Et rien! Il est presque dix heures et son frère Christian est probablement sur le point de revenir à la maison. Carole dépose les armes et saute dans un taxi pour regagner son foyer. Elle se sèche, pleure encore, lance sa canne contre un mur, prend une grande gorgée de jus de pomme et fait couler un bain. L’eau chaude sur son corps la calme un peu. Elle s’installe au salon avec un livre, se demandant pourquoi Christian a un si long retard. Il revient à minuit. Carole vient de perdre deux heures qu’elle aurait pu passer avec Romuald, pour qu’il apaise son envie.

 

 

( 9 janvier, 2011 )

Amour : Les fleurs de Lyse

 

roman5.jpg

Les fleurs de Lyse est mon roman le plus masculin. Cela ne veut pas dire qu’il y a absence de filles, mais simplement que les personnages féminins n’ont pas le haut du pavé. Une exception : Julie, adolescente intellectuelle, représentant à elle seule tous les changements sociaux du Québec des années 1960. Mon personnage Robert devient fou d’amour pour cette étrange. Voici la rencontre entre Julie et Robert, les conseils farfelus de Baraque, l’intervention de sagesse de Roméo. Les trois éléments, réunis, font en sorte que le garçon réussira à conquérir Julie. Le tout sous le signe de la caricature. Les fleurs de Lyse a été publié en 2002.

Baraque choisit My Girl. Voilà quinze fois que cette pièce tourne depuis le début de la soirée et toutes les filles font la queue devant Baraque pour lui demander de danser avec lui. En passant furtivement devant l’interrupteur, les mains de Gilles, Baraque ou de Mike quittent la taille de la fille pour éteindre les lumières, aussitôt rallumées par ma mère, chaperon silencieux de nos ébats criards.

«  Est-ce que tu veux danser avec moi?

- Pas sur cette musique de barbares ne servant qu’à vos rites masculins d’un ridicule archaïque.

- Les Temptations? Tout le monde aime cette chanson! Elle est numéro un au palmarès de Gaétan Santerre.

- Quel argument minable, symbole d’un navrant état d’esprit se limitant à des classements superficiels.

- Ah bon…  »

Je m’éloigne à reculons, me cogne contre les basket-ball de Ghislaine qui me tend les bras en un sourire. Je danse collé pas trop collé, de peur des réactions qui me feraient passer pour un bandit. Ghislaine sent le bon fixatif avec ses cheveux crêpés et je me laisse emporter, tout en lui marchant sur les pieds trois fois.

«  Tu ne sais pas danser?

- Heu… Je pense que non.

- Tes pieds, tu les laisses glisser. Tu ne les lèves pas. Prends quatre tuiles comme limites et ne les quitte pas.

- Excuse Ghislaine, mais je ne me sens pas bien…  »

En laissant sa taille, je me retrouve face à cette bizarre, très grande et maigre, qui parle comme un dictionnaire. Je m’empresse d’enquêter pour savoir qui elle est, mais personne ne semble la connaître, pas même Johanne.

«  En réalité, je remplace ma voisine qui avait mérité la permission de venir ici suite à un concours grotesque, organisé par le gorille près du tourne-disque. J’ai accepté de me présenter, car je m’intéresse à la sociologie et à la psychologie. Je désire étudier les mœurs et coutumes des adolescents québécois d’aujourd’hui, en les plaçant dans une perspective comparative avec une étude sur les agissements des peuples aborigènes d’Australie, réalisée récemment par un éminent ethnologue hongrois.

- Tiens, tiens! J’ai vu un film, l’an passé, où un professeur étudiait aussi les mœurs des jeunes et…

- Quel film?

- Beach Party, avec Frankie Avalon et Annette, et aussi Dick Dale, le roi de la guitare surf.

- Encore un produit de consommation concocté par Hollywood dans le but d’une acculturation du peuple francophone d’Amérique du Nord.

- Heu… tu n’aimes pas les films?

- Essentiellement les œuvres de Robert Bresson et d’Ingmar Bergman. Sans oublier Federico Fellini.

- Oui. Je vois…Tu ne t’amuses pas?

- J’ai un plaisir fou. Cette visite me semble très concluante.

- Et la musique? Tu n’aimes pas la musique?

- Bien sûr. Jacques Brel et Léo Ferré sont des auteurs prodigieux, et au Québec, Claude Léveillée et Jean-Pierre Ferland écrivent des textes d’une assez agréable profondeur.  »

Une chansonnier! Les pires ennemis des jeunes amateurs de bonne musique! Cette race effroyable écoute des chansons épouvantablement orchestrées où des chanteurs endormants disent plus de mots qu’il n’y a de notes. Ils vont écouter leurs chanteurs dans des boîtes minuscules avec des filets de pêche au plafond, tout en parlant de livres très épais dont les auteurs ont des noms toujours pleins de Z, de K et d’Y. J’aurais dû me douter que cette grande fille souffrait de cette maladie, même si mon cœur me dit que je la trouve la plus jolie parmi nos multiples invitées.

«  Jolie? Stiffie, Robert! C’est pas une basket-ball et même pas une baseball. C’est à peine une golf et elle est pâle comme une fève!

- Très à propos, Baraque, car son nom est Lefevre. Julie Lefevre.

- C’est toute la connaissance que tu as envers moé qui t’as tout montré sur les filles?

- La reconnaissance, Baraque. Pas la connaissance.

- Ah! T’es déjà contagié avec tous les mots compliqués de cette fève! Ça doit même pas connaître Louie Louie, ce genre de poupée!  »

Beaucoup de filles décident de partir vers neuf heures et demie, obéissant aux recommandations de leurs parents. Certaines ont la chance d’avoir le droit d’atteindre onze heures et s’en vont un peu avant, laissant la place aux rires et aux commentaires des gars du groupe, alors que ma sœur Johanne passe son temps à murmurer «  Bande d’espèces de niaiseux!  », parce qu’on a refusé de jouer à l’âne sans queue. Mais Julie est toujours sur place, n’ayant pas bougé de sa chaise.

«  Sylvain et Lisette ne m’imposent pas de limites temporelles, dans le but de développer mon sens de l’autonomie et du jugement.

- Qui?

- Sylvain et Lisette. Mes parents.

- Ça veut dire que tu peux veiller tard.

- Selon ton langage simple mais efficace, oui. J’aimerais bien parler avec toi des significations du rituel de la danse instinctive pratiquée par la plupart des jeunes gens de cette soirée.

- Le gogo?

- Ce terme mérite à lui seul quelques heures de réflexion. Puis-je rester pour discuter avec toi de ces questions? Peut-être pourras-tu éclairer certains points obscurs.

- Avec plaisir.

- Et le grand gorille… quel bipède étrange! Il possède son propre langage formé de codes curieux et fondé sur une profusion d’hyperboles. Il a aussi une gestuelle particulière qui cache sans doute une multitude de frustrations œdipiennes. Freud aurait été enchanté de le connaître.

- Je peux le lui présenter, si tu veux.

- Comme c’est charmant.  »

C’est la première fois que je reçois une fille dans mon coin secret. Je me sens gauche et ridicule, ne sachant trop comment me placer, ni comment l’aborder, surtout qu’elle ne cesse de parler avec des mots que je ne comprends pas. Je pense qu’elle croit que les gars du groupe sont des idiots. Mais ça ne me fait rien. Elle est jolie quand même.

«  Tu bâilles? Je t’ennuie?

- Excuse-moi. Il est plus de deux heures et demie…

- Je comprends. Je ne m’imposerai pas davantage. Il faudrait continuer cet échange ultérieurement.

- Si tu veux, on se reverra plus tard pour encore parler.

- Vraiment charmant. Tu pourras continuer à m’expliquer cette théorie du Louie et du Louie, un cérémonial vraiment étonnant, mais dont je ne saisis pas toutes les nuances.

- D’accord.

- Puis-je avoir à ton endroit une impulsion sexuelle?

- Pardon?  »

Elle se lance vers moi et me donne un gros bec sur le front, rajoutant  : «  Charmant.  » Me voilà seul à me gratter le toupet. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être primitif comme Baraque et accrocher de ma main toutes ces filles qui gazouillent près des scènes après chaque spectacle.

«  Elle a eu une impulsion sexuelle envers moi.

- AAAAA! Robert! Dans mes bras! Ça veut dire que c’en est une qui veut! La plus belle race!

- Elle m’a donné un bec sur le front.

- T’es vraiment décourageant, Robert Gingras…  »

Baraque décide de reprendre mon éducation de A à Y – il prétend que le Z ne sert qu’à dormir – en visant avant tout la pratique, ce qui n’exclut pas une révision théorique. Baraque me parle à nouveau des quatre types de filles : très gros seins, gros seins, seins moyens et oublie ça. Longues jambes, jambes musclées, courtes, etc. Suivent les descriptions des bouches, des oreilles et des yeux. Visiblement, Julie ne fait partie d’aucun de ces groupes. Ensuite, il m’entretient des principaux compliments : t’as des belles dents, baby; il y a longtemps que tu vis sans moi? t’es mon rêve enfin réalisé, poupée; t’es encore plus belle que ma mère; t’as d’beaux yeux, t’en as même deux.

«  Oui. Mais quel compliment dire à Julie?

- Mais y a rien à lui dire, mon chum! Elle n’a pas de seins, pas de jambes, elle est plus grande que toé et parle tout le temps! C’est pas une vraie fille!

- C’est qu’elle me plaît bien.

- Bon! Passons à la pratique! Embarque dans ma scrap! On va aller au centre-ville et j’vas tout te montrer!  »

Je ne sais trop quoi penser des filles qui traînent dans les rues du centre-ville un mercredi soir. Julie a l’air de tout sauf d’une de celles-là. J’imagine que j’ai des préjugés et que je suis, à l’image de Charles, un peu vieux jeu face à l’idéal féminin.

«  Regarde là-bas. Un beau troupeau!

- Où?

- Au fond. Elles sont cinq, le chiffre parfait pour nous deux. Y a deux basket-ball sur le lot et une avec des fesses en ballon de football! Pis celle du milieu, c’est une vraie France Gall! Regarde celle de droite avec ses yeux bleus!

- Comment peux-tu voir un détail semblable d’aussi loin?

- L’habitude et l’expérience, mon chum. Vite! À l’attaque! Laisse-moé faire pis ensuite, tu m’imiteras. On va avoir à manger à soir, mon Robert!  »

Baraque approche d’un pas décidé, pendant que je vérifie si celle de droite a les yeux bleus. Oui! Sans doute un hasard… Mon chanteur lève les bras aux cieux, tourne sur lui-même et crie qu’elles l’attendaient.

«  Non, on ne t’attendait pas, grand cave!

- Maintenant que j’suis là, autant profiter de moé, hein? Oh! toé! T’as des belles dents, baby.

- Mes dents?

- Oué! Elles sont toutes blanches et droites. Tu dois en prendre soin, uh?

- Si on veut. Hé! je te connais, toi! T’es le chanteur des Indésirables!

- Et v’là Robert, le plus jeune Indésirable! Dis bonjour aux cendrillons, mon chum!  »

Je ne peux me résoudre à dire à une de ces filles qu’elle a de belles dents ou deux yeux. Je balbutie un bonsoir et Baraque me félicite d’une grande tape dans le dos qui me fait avaler ma gomme. Il continue son baratin idiot et nous voilà tous les sept au café Bouillon où mon chanteur les fait rire avec ses compliments de crétin. «  T’as tellement de beaux ongles, ma tigresse.  » Je me rends compte rapidement que l’une des filles clique sur les charmes préhistoriques de Baraque et qu’Yeux Bleus me regarde d’une façon gênante. Trente minutes plus tard, Baraque part avec la sienne, alors que je suis toujours au Bouillon à faire cliqueter les feuilles métalliques du juke-box.

«  Moi, j’aime ça les gars avec des guitares. Ça me fait penser aux chansons des Beatles. Es-tu capable de jouer du Beatles?

- Oui. En réalité, c’est essentiellement pour le groupe. Chez moi, j’écoute Jacques Brel et Jean-Pierre Ferland. J’aime aussi beaucoup la littérature. Freud est mon romancier favori.

- Hein?  »

Me voilà seul à ma case du café. La serveuse me fait le mauvais œil parce que je tète le même verre de Fanta depuis une heure et que j’ai fait tourner My Girl dix fois de suite. Les Temptations harmonisent et le visage de Julie apparaît entre les bulles faibles de ma boisson tiède. Comme c’est stupide de vouloir penser aux filles! C’est Baraque et toutes ses histoires qui sont la cause de mes soucis. Qui a besoin d’une fille alors qu’il y a tant de joie grâce aux disques? Est-ce que Charles pense aux filles? Non! Et il est heureux, alors que Mike, Gilles et Baraque ont toujours des maux de tête parce qu’ils ont laissé les filles perturber leurs vies. C’est si bêta, une fille! Comme celle qui vient de partir! Comme Julie, aussi! Je suis certain qu’avec ses mots à cent dollars, elle veut rire de moi. J’ai probablement l’air d’un imbécile dans son esprit, moi qui suis ignorant de toutes ces choses savantes dont elle me parle sans cesse.

Hier, je me suis rendu chez elle, suite à son invitation. Je m’étais vêtu proprement pour faire bonne impression à ses parents. Mais son père porte un collier de barbe et des sandales, et sa mère était habillée avec un tapis et a les cheveux jusqu’à la taille. Ils sont probablement des beatniks. Je n’ai absolument rien compris de tout ce qu’ils m’ont raconté. Sur un mur du salon, il y avait une toile peinte en blanc avec un point bleu au milieu. Il paraît que c’est du grand art et qu’ils ont payé ce truc le prix de trois guitares. Julie m’a parlé de ses poètes favoris et m’a dit que la province de Québec était maintenant un pays à bâtir. Elle m’a montré la sculpture abstraite qu’il y a dans sa chambre et m’a fait entendre un disque de Léo Ferré. Puis elle m’a parlé de politique en me demandant ce que je pensais de la prochaine réforme de l’éducation. Je suis certain qu’elle riait de moi pendant tout ce temps. Elle avait l’air prétentieuse et snob. Espèce de m’as-tu-vue! Je suis persuadé qu’aucune fille de sa classe ne lui parle!

Grand-père Roméo connaît ces choses-là, car il a écrit des livres, a travaillé comme journaliste, visité des musées et passe beaucoup de temps à chercher à droite et à gauche les peintures que sa défunte sœur Jeanne avait réalisées au cours des années 1920, jugeant que ces toiles sont des chefs-d’œuvre. Par contre, grand-père Roméo ne parle pas de ces connaissances pour pavaner! Un sage! Il est ouvert à tout : à la jeunesse, au monde moderne, aux nouvelles idées. Tout le monde dans la parenté m’a pointé du doigt à cause de mes cheveux longs. Pas grand-père. Ça ne le préoccupe pas. Ce n’est pas important, ma tête. Grand-père Roméo doit comprendre la nature humaine mieux que quiconque et même s’il n’a eu de blonde que ma grand-mère Céline au cours de sa longue vie, je suis certain qu’il connaît les filles mieux que personne! Il m’apprendra les noms d’une dizaine de grands écrivains, de poètes célèbres, de philosophes populaires et d’artistes réputés dans le grand monde. Ainsi, je pourrai parler comme un gars civilisé avec Julie et elle m’appréciera au lieu de se moquer de moi.

«  Toi aussi tu connais beaucoup de choses qu’elle ignore, Robert. C’est ainsi que les gens s’enrichissent mutuellement.

- Ben, moi, je ne connais que les disques.

- Elle les connaît?

- Non. Pour elle, ce n’est que du bruit.

- Si elle cherche à te parler, toi qui fais tout ce bruit, c’est peut-être parce que ceci lui manque, qu’elle se sent triste de ne pouvoir apprécier cette musique comme les autres jeunes de son âge.

- Tu crois ça?

- Bien sûr! Tu connais les disques comme personne d’autre! Tu peux l’enrichir de tes grandes connaissances. Tu connais les paroles de toutes les chansons?

- Oh oui!

- Alors, explique-les-lui.

- C’est-à-dire… heu… Si je les connais par cœur, on ne peut pas dire que je les comprends. Je ne suis pas bilingue. J’aime surtout la musique des disques. Les paroles, je n’en tiens pas compte.

- Va chercher tes disques préférés. Je vais t’aider à les comprendre.

- Tout de suite?

- Dépêche-toi!  »

Quel grand-père à la mode! Le voilà qui écoute attentivement mes microsillons des Beach Boys. Il prend quelques notes et lève le petit doigt à certaines occasions. Il m’offre un résumé étonnant : les paroles des chansons des Beach Boys, dans leur simplicité, révèlent une tranche de la vie sociale des jeunes Américains. Moi qui avais toujours cru qu’ils chantaient des bêtises!

«  Les chansons de surf parlent d’amour, de flirt, d’automobiles, d’école, des relations entre les jeunes et leurs parents. En réalité, ces paroles sont sociologiques.

- Sociologiques? Ces hurlements nasillards?

- Oui, Julie. Elles décrivent la vie actuelle de la jeunesse. Plus tard, on prendra un disque des Beach Boys pour dire : voici de quelle façon les jeunes vivaient en 1965. Fun Fun Fun, par exemple. Elle met en scène une fille qui emprunte la voiture de son père pour rejoindre ses copains à la plage, près du comptoir de hamburgers, alors qu’elle a fait croire à son croulant qu’elle voulait l’auto pour se rendre à la bibliothèque. Tu as ici l’effervescence de la jeune fille face au plaisir d’une rencontre avec ses amis, ainsi qu’un peu de la psychologie des adolescents qui mentent toujours un peu à leurs parents dans le but d’affirmer leur liberté et leur identité.

- Charmant. Tu crois à tout ceci?

- Oui! Considère aussi In My Room, des mêmes Beach Boys, qui raconte la solitude d’un jeune qui préfère l’isolement de sa chambre à la vie sociale de ses amis. Il compare sa chambre à un univers où il est le maître de tout.

- Charmant.

- Ça ne paraît pas, à première vue, hein?

- Pourquoi me racontes-tu tout ça?

- Parce que Jacques Brel et les Beach Boys, c’est la même chose, sauf que l’un a l’habileté des mots plus intellectuels, tandis que les autres expriment des émotions aussi vraies avec des termes plus familiers, issus de la culture populaire de masse.

- On dirait que tu me récites une leçon apprise par cœur. Tu ne pourrais pas me parler comme la personne que tu es?  »

Grand-père n’a pas prévu ce coup bas… Je garde silence, embarrassé, et me trouve franchement idiot. Soudain, elle me regarde encore avec ce maudit sourire moqueur.

«  T’as de beaux yeux. T’en as même deux.

- Charmant.

- Et ils sont beaux tous les deux.

- C’est vrai? Tu penses que j’ai de beaux yeux?  »

 

 

( 8 janvier, 2011 )

Amour : Des trésors pour Marie-Lou

roman6.jpg

Des trésors pour Marie-Lou se déroule des années 1980 jusqu’en 1999. Le personnage de Roméo ne parle pas. À la fin de chaque chapitre, il s’exprime par la voie de courts textes qu’il a passé sa longue vìe à écrire, parlant des siens, des gens connus, exprimant son amour pour Trois-Rivières. Il s’agit des trésors du titre du roman, qu’il laissera en héritage à Marie-Lou. Le texte suivant date de 1964, lors du cinquantième anniversaire de son mariage. En le lisant, je me suis senti fier d’être romancier, tout en étant encore blessé de penser que ce roman a été ma pire vente des sept qui ont été à ce jour commercialisés. Des Trésors pour Marie-Lou a été publié en 2003.  

Cinquante ans de mariage, ça se fête en grand! Mes bons enfants, leurs propres gamins et gamines, ont tout mis en œuvre pour nous laisser, à Céline et à moi, un souvenir inoubliable. Céline a eu ses fleurs et j’ai mangé du gâteau comme un adolescent gourmand. Nous avons dansé la valse pour les caméras et les appareils photos de tous ces braves petits, qui n’auraient jamais existé n’eût été de ma rencontre et de mon coup de foudre pour cette jolie Céline Sicotte, en cet été 1909, sur la plage de l’île Saint-Quentin.

J’ai peut-être déçu mes enfants par mon discours qu’ils ont réclamé à grands coups de fourchettes sur les tasses, tout le long du souper. Je leur ai dit que la date était exacte pour fêter une noce d’or, mais que, pour moi, ce cinquantième anniversaire a été atteint cinq ans plus tôt. L’amour ressenti pour ma belle date en effet de ce moment de 1909, et non de notre mariage du 14 mai 1914.

Je me sens si gauche en m’efforçant d’écrire ce feuillet à propos de mon histoire d’amour. On dirait un jeune qui essaie de signer une carte de la Saint-Valentin. Tout a tellement été dit et chanté sur l’amour! Je vais tenter une approche qui, si elle n’est pas inédite, aura la particularité de cerner des moments de ma vie d’éternel amoureux de Céline.

Quand j’ai connu Céline, elle portait de longs cheveux roux, soigneusement placés en chignon. Aujourd’hui, sa crinière est courte et grisonnante, ce qui donne des reflets argentés à sa rousseur d’origine. En tout temps, les hommes se laissent toujours séduire par la chevelure des femmes. Combien de fois entend-on dire qu’une telle coiffure va bien à l’une, mal à l’autre? Les cheveux roux de Céline grisonnent, doucement, en harmonie, comme en amour avec les miens. Nous avons passé notre vie main dans la main et me voici à affirmer que nous avons fait cette longue route cheveux contre cheveux!

La jeune Céline était bègue. Depuis cinquante ans, elle s’est beaucoup améliorée, principalement parce qu’elle observe toujours une petite hésitation, signe de sa concentration, avant de parler. Maurice, le plus âgé de nos enfants, se souvient très bien que les autres petits du quartier se moquaient de sa mère en bégayant. Mon plus jeune, Christian, ne comprend pas trop ce que Maurice veut insinuer par cette histoire. Il n’a jamais entendu Céline s’accrocher péniblement aux premières syllabes des mots, comme Maurice et moi l’avons fait. Quand elle est très contente, suite à une surprise ou à une émotion forte, Céline bégaie comme aux jours de sa jeunesse. Depuis, elle a appris à rire de ce défaut. Plus jeune, chacune de ces hésitations était un drame qui lui faisait honte. Dès les premiers jours de nos fréquentations, je n’ai pas tenu compte de ce handicap de Céline. Curieux, mais aujourd’hui, j’aimerais l’entendre bégayer un peu plus, car je m’ennuie tant de ses «  Oh! tttt tttt ttttoi!  » Quand cela lui arrive, elle rougit, car nous savons que nous avons de nouveau seize ans.

Jadis, les femmes n’avaient pour idéal que le mariage, afin d’élever des enfants. Aujourd’hui, plus instruites, plusieurs désirent mener une carrière, même après le mariage. Céline s’est unie à moi par amour et pour répondre au rêve de toute bonne fille de son époque : fonder une famille. Maintenant que nos cinq enfants vivants sont adultes, c’est la visite des petits-enfants qui agrandit notre bonheur. Céline les connaît tous très bien et chacune de leurs bruyantes intrusions dans notre maison fait fleurir une joie formidable entre nos murs. En leur présence, Céline et moi sommes encore des jeunes parents de vingt-cinq ans.

Avec le mariage venait automatiquement la tenue d’une bonne maisonnée. Comme je suis moi-même très rangé, héritage précieux de mon père Joseph, notre foyer a toujours été étonnamment propre. Au début de notre vie de couple, Céline détestait que je passe un coup d’eau sur le prélart du salon, jugeant que ce n’était pas un ouvrage d’homme. Depuis, nous avons appris à partager ces tâches. En harmonie, je balaie alors qu’elle frotte, comme lorsque nous avions trente ans.

Céline – et Dieu m’est témoin que je m’en souviens si bien! – a raté son premier repas de femme mariée : un pain de viande très dur et réfractaire à la lame de mon couteau. Elle avait pleuré de douleur et d’embarras, ce que j’avais trouvé exagéré. Depuis, Céline a accompli ce devoir d’épouse en experte. Quand elle me fait cuire un pain de viande, je dis toujours qu’il est un peu dur, car je veux la voir serrer les lèvres et retrouver le visage de ses dix-huit ans.

On ne parlait pas de sexe, à cette époque. Il était plutôt question du devoir conjugal. Dire qu’il n’y avait pas de plaisir serait mentir. Encore aujourd’hui, dans l’intimité de l’écriture de ce feuillet, je n’ose pas parler de sexe, même si j’ai des opinions sur ce sujet à propos de Céline. Hors notre devoir conjugal, il y avait aussi la tendresse. Une famille ne peut naître dans l’autosatisfaction. J’embrasse et je touche Céline. Je sais que nos enfants aiment nous voir poser ces gestes, car ils se disent que nous sommes de grands amoureux, que je suis le Roméo de Shakespeare qui ne veut rien savoir de Juliette et jette toute sa tendresse vers Céline. Je ne pourrais pas supporter ma vie sans toucher Céline. Au salon, j’ai ma chaise de lecture. Quand Céline arrive pour regarder la télévision, elle s’assoit sur le sofa du fond. Je quitte ma place pour l’y rejoindre. Il n’y a pas longtemps, fatiguée par la bêtise d’une émission, elle a posé sa tête contre mon épaule. J’ai senti son odeur, sa présence chaude et, de nouveau, j’ai eu vingt ans, trente ans, quarante ans, cinquante.

Quand Maurice a été en âge de prendre soin de ses sœurs Simone et Renée, Céline et moi avons repris avec joie nos balades dans les rues de Trois-Rivières. Maintenant, tous les jours, après le souper, Céline met son manteau pour continuer ce rituel. Nous nous prenons les mains et regardons notre ville, les grands arbres des parcs, les visages des gens. Et nous sommes roi et reine, toujours si jeunes.

Moi, un peu rêveur, Céline, terre à terre, elle a toujours eu un sens des responsabilités plus aigu que le mien. Elle me rappelle encore à l’ordre et moi, comme «  une jeunesse  », je maugrée un peu. J’obéis, comme depuis toujours, car elle a souvent raison. Sans Céline Sicotte, il n’y aurait pas eu de Roméo Tremblay. Heureux de ses bons conseils, en retour, je lui ai appris à rêver éveillée, à s’émerveiller devant les petites choses de la vie. Le contrat est ainsi respecté à l’inverse : sans Roméo Tremblay, il n’y aurait pas eu de Céline Sicotte.

La jalousie? Je ne crois pas. L’infidélité? Jamais! Au début des années 1930, quand je recevais quelques amis de la Société d’histoire de la Mauricie, Céline arrivait presque à rougir en regardant le jeune poète et journaliste Clément Marchand. Elle le trouvait beau, tout comme j’aimais beaucoup, quelques années plus tôt, la jolie présence de Sweetie, la grande amie de ma sœur Jeanne. Notre amour était comme l’étalage d’un magasin de jouets visité par deux enfants sages : on regarde mais on ne touche pas! Il ne fallait pourtant pas vivre dans une prison des sens et s’empêcher d’admirer ceux et celles qui étaient plaisants. Jalousie? Infidélité? Et pourquoi donc? Voilà notre vie : pleine et pourtant calme. «  Ennuyante  », diront les envieux. Mais chaque journée de ce grand amour se réfère à ce sentiment complet vécu par Céline et moi, en ce jour de juillet 1909 sur la plage de l’île Saint-Quentin.

Oh! je mens un peu… Je dois ajouter un nouvel élément à notre amour, un fait absent de notre longue vie commune et apparu tout récemment : la peur. Les cheveux gris ne peuvent que trahir notre vieillissement. L’un de nous devra quitter avant l’autre. Cette peur silencieuse, sournoise, Céline et moi n’arrivons pas à en parler. Je la sens quand elle me serre la main plus fort et elle la devine quand je la regarde, heureux, à chaque réveil. Puisse Dieu, dans sa justice, sa bonté et sa compassion, faire en sorte que son appel venu, il nous prendra main dans la main, en même temps. Sinon, je ne sais pas de quelle façon je pourrais survivre… Si ce malheur m’arrivait, je devine à peine ma souffrance. Mais j’aime trop la vie pour la refuser. Je continuerai mon parcours, sachant qu’au bout de cette belle route, au paradis, Céline m’attendra en me tendant son cœur.

 

( 25 décembre, 2010 )

Marie-Lou et la politique

 

roman61.jpg

Tout simplement une tranche d’enfance et d’humour. Des trésors pour Marie-Lou a été publié au Québec en 2003.  

L’école, désirant développer l’autonomie des enfants, a décidé, cette année, de faire élire des présidentes ou présidents de classe. Par leur fonction, ces petits pourront participer à l’élaboration d’activités. Comme le tout doit être pédagogique, on initie ainsi les jeunes aux mécanismes de la démocratie. Entendant cette nouvelle, Marie-Lou se redresse, puis s’imagine reine de l’école. Elle se perd dans le songe d’une possible popularité et oublie d’écouter les consignes de son institutrice. Quand la femme demande le nom des intéressés, Marie-Lou fait danser promptement ses petites mains en sifflant : «  Moi! Moi! Moi!  » Deux garçons semblent être les seuls autres volontaires.

Maman m’a expliqué la campagne, et l’électorale aussi. Je ne comprends pas trop ce que la campagne vient faire là-dedans, vu qu’on est dans la ville de Trois-Rivières et à l’école Saint-Pie-X. Quand je lui demande de répéter, elle me donne une tape sur les fesses et me dit qu’il est temps de prendre mon bain. Inquiète, je questionne mon enseignante, qui explique à nouveau, juste pour moi. Ah! c’est facile! Il s’agit d’être la plus gentille et tout le monde va mettre un X à côté de mon nom. Elle ne me dit pas si je vais avoir un bureau, avec des téléphones et un ordinateur, puis une secrétaire pour prendre mes rendez-vous. Hier, ma mère a dit que le député – c’est un genre de politicien, même s’il ne fréquente pas mon école – a tous ces effets à portée de la main. Pour devenir certaine de mon coup, j’en parle à Roméo. Il me prend sur ses genoux et me raconte une histoire drôle avec un président qui avait gagné en promettant de transformer les poteaux de téléphone en bâtons de réglisse et, le moment venu, il avait été incapable de tenir sa promesse. Puis une bonne fée est arrivée pour le consoler et voter pour lui.

Je ne sais pas si je peux tenir une telle promesse à la population de ma classe, mais je vais faire mon possible pour que tout le monde ait des bonbons, des récréations longues, plus de journées pédagogiques et que les garçons arrêtent de lancer des ballons à la tête des filles. Avec d’aussi bonnes promesses, je suis certaine de gagner. Surtout que les autres candidats sont des gars, dont ce fatigant de François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur. L’autre gars, c’est juste un joueur de hockey. Or, tout le monde sait qu’à l’école, les filles sont meilleures, plus intelligentes et n’aiment pas le hockey. Pourquoi élire un garçon à ma place? Ma maman a aussi dit qu’en politique, les femmes sont les meilleures, même s’il n’y en a pas assez.

Ma mère, que je viens de nommer conseillère, me dit de me méfier quand même des adversaires. Je pense aussi que l’appui des adultes de l’école peut devenir important. Après tout, ce sont eux qui ont les clefs des locaux. Ainsi, je souris au concierge, je salue poliment la directrice et je complimente la secrétaire. Je fais aussi un beau dessin de la directrice près de son automobile. Je m’applique à embellir mon enseignante et ajoute le message : «  À mademoizèle Patrisia qui es la plut gentile de toute.  » Ça fait toujours bon effet. Je nomme Isabelle directrice de la campagne et de l’électorale. Je lui permettrai de poser des affiches sur les poteaux. Elle prétend qu’on n’a pas le droit de faire ça et que, de toute façon, les filles et les gars ne lisent jamais les poteaux. Et puis, on n’a pas d’affiches, ajoute-t-elle. Pas d’affiches? Où est le problème? Je vais en dessiner, moi, des affiches! Je prendrai la photocopieuse de ma mère pour que tout le monde puisse en avoir un exemplaire. Je suis certaine que cet imbécile de François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur n’a même pas de photocopieuse. Isabelle écrit le texte de l’affiche : «  Votez pour Marie-Lou. C’est ma meilleure amie. Avec elle, tout sera meilleur.  » Comme je suis contente d’avoir Isabelle comme copine! Pour être certaine que tout le monde voit l’affiche, j’en photocopie cinquante. Mais c’est un peu long de les colorier à la main… Maman prétend que la couleur fait gagner les élections. Elle dit qu’un certain premier ministre monsieur Lévesque était un politicien coloré.

«  Que feras-tu quand tu seras présidente?

- Je vais être la meilleure et tout le monde va m’aimer.

- Et tes promesses? Tu vas les tenir?

- Si j’ai le temps.

- Tu es très douée pour la politique, Marie-Lou.

- Est-ce que tu ris de moi, là, monsieur? Et puis, tu n’as pas le droit de voter! Tu es trop grand et tu ne sais même pas où est mon école!  »

Steve Gélinas-Globensky, le troisième candidat, promet du hockey pour tout le monde, ce qui lui enlève une grande partie du vote féminin. François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur, ce si joli garçon, est assuré de ce suffrage des filles. De plus, il connaît aussi les joueurs de hockey et les vedettes de vidéo-clips. Ces trois arguments en font un candidat plus sérieux que son confrère. Marie-Lou, de son côté, passe ses récréations à dessiner pour les enfants de sa classe. Exaspéré, François-Sébastien lui fait face et l’accuse d’acheter les votes. Marie-Lou et Isabelle se regardent simultanément et ne savent pas ce qu’il veut dire. «  T’es jaloux parce que tu ne sais pas dessiner!  » de conclure Marie-Lou, tirant la langue à son adversaire. En politique, les coups volent parfois bas. Marie-Lou demande à sa mère la signification de ce mystère d’achat de votes. Sylvie ne répond pas, se contente d’avouer que c’est vilain. Marie-Lou est persuadée que Roméo va prétendre le contraire, qu’il va accompagner son explication de rires et de caresses. Alors, Marie-Lou et Isabelle cassent leurs tirelires et, discrètement, explorent les sacs à main de leurs mamans. À dix sous l’élève, elles ont besoin de trois dollars. Est-ce suffisant pour bien acheter le vote? Elles ajoutent des bonbons et Isabelle jure de faire les devoirs des bonnes électrices. Marie-Lou promet des becs à tous les électeurs. Devant l’énergie de cette campagne électorale et face aux arguments en sa faveur, Marie-Lou se croit certaine de gagner. Le grand jour venu, l’enseignante a fabriqué une urne, où les enfants s’engouffrent pour choisir leur candidat favori. Même la directrice de l’école se déplace pour présider le comptage des votes.

Voilà! Je suis présidente! C’était facile! Les deux niaiseux n’avaient aucune chance contre moi. François-Sébastien aura beau protester contre mes manières, ça ne donnera rien! Quel mauvais perdant! Mais que je ne finisse jamais par savoir les noms des dix imbéciles qui n’ont pas voté pour moi! Je serre les mains de la directrice et de mademoiselle Patricia et fais face à la classe pour mon discours, écrit par Isabelle : «  Merci, là! Vous allez voir que ça va bien aller, maintenant!  » Ma mère m’avait dit qu’à chaque élection, il y a toujours des journalistes de la télévision, mais j’imagine qu’ils ont dû avoir un empêchement. À la première occasion, je prends le petit carton de mon pupitre et ajoute présidente sous mon nom. Ça fait plus sérieux. J’engage immédiatement Isabelle comme secrétaire, à un salaire que je ne peux lui dire tout de suite.

Quand je vais raconter à maman que je suis première ministre de ma classe! Elle va se sentir si fière de moi et peut-être qu’on organisera une fête où seront invités mes vrais amis : ceux et celles qui ont voté pour moi. L’amoureux de maman rit de moi et me demande si je vais taxer tout le monde. J’aimerais bien, pour être une bonne présidente, taxer tout le monde, mais je ne sais pas de quoi il s’agit. Je regarde dans le gros livre lourd des mots, où il est écrit : «  Fixer à une somme déterminée.  » À fixer, le livre précise : «  Établir d’une manière durable à une place, sur un objet déterminé.  » Pour déterminer : «  Indiquer des limites avec précision.  » Il n’y a pas à discuter : ce gros livre ne sert qu’à aplatir les feuilles d’arbres, à l’automne. Roméo m’explique comme il faut, lui. C’est facile! On me donne des sous, puis avec cet argent, j’organise des affaires qui font plaisir à tout le monde. Qu’est-ce qui leur plairait? Il n’y a qu’une façon de le savoir : l’enquête. Ma secrétaire s’en occupe, pendant que je goûte pleinement à mon bonheur de présidente.

Maman m’a dit qu’en politique, la majorité l’emporte, c’est-à-dire, dans le cas de l’enquête de ma secrétaire, les suggestions qui reviennent le plus souvent. Je commence à comprendre les problèmes de la politique : personne n’est d’accord sur un choix! J’ai droit à un voyage de ski, un autre en Floride, une partie de hockey des Nordiques, couler la directrice dans le ciment, acheter des nouveaux ballons pour le gymnase, avoir une distributrice de Coca-Cola dans l’école, etc. Que faire? Ma secrétaire me dit que si nous votons à notre tour pour la même idée, nous l’emporterons. C’est ainsi que nous apprenons à nos amis que nous allons taxer dans le but d’acheter un chien qu’on va laisser à l’école pour jouer pendant les récréations. Beaucoup sont d’accord, mais d’autres suggèrent un chat. Il y en a même un qui veut un poisson rouge. Idiot! Comment jouer avec un poisson rouge? Il a probablement voté pour François-Sébastien, celui-là. Comment solutionner ce problème? On vote encore! Chien ou chat? Vingt-cinq votes pour le chien, quatre pour le chat et ce crétin de poisson rouge. C’est vraiment amusant, la politique!

«  Il ne peut y avoir de chien dans l’école, Marie-Lou.

- Pourquoi? Les enfants aiment les chiens. On est capables d’en prendre soin.

- Ça ne se fait pas. Que dira la directrice?

- Je suis la présidente. Je taxe. Et puis, on a voté pour un chien. Ce n’est pas compliqué. La directrice travaille dans son bureau, et moi, la présidente, je travaille dans le mien pour que toutes les filles et tous les gars de ma classe soient heureux dans l’école. Tu n’aimes pas les chiens?  »

La secrétaire Isabelle prend en note les noms de tous les élèves qui paient la taxe de la présidente. Ceux qui donnent davantage pourront caresser le chien plus longtemps. Les dollars, les vingt-cinq sous et même ces pauvres sous noirs vont dans la caisse du ministère des Finances. La présidente prend ses responsabilités et se rend à l’animalerie du centre commercial pour connaître le prix d’un chien. Il faudra ensuite voter pour sa couleur, pour le choix d’un nom. Après deux semaines de taxation, une délégation d’enfants suit leur présidente jusqu’à la boutique. Marie-Lou pointe du doigt le chiot qui répond le mieux aux goûts des électeurs. Il s’appellera Snoopy. Marie-Lou ne trouve pas ce nom très original, mais comme la démocratie a parlé… Le vendeur ne pose pas de question quand il voit ces sept petites têtes avec entre leurs mains la somme voulue. Vite, les enfants s’empressent de jouer avec Snoopy, si heureux de sortir de cette vitrine où tout le monde passe son temps à lui faire des grimaces, à le pointer du doigt et à rire de lui.

Sachant que sa mère ne veut pas voir de chien à la maison avant qu’elle n’atteigne l’âge de douze ans, Marie-Lou confie Snoopy à Isabelle, qui fait croire à ses parents qu’elle a la garde de ce petit chien d’une amie pour la fin de semaine. Le lundi, c’est la fête dans la cour d’école alors que les enfants n’en peuvent plus d’essouffler l’heureux Snoopy. L’enseignante Patricia veille à ce qu’ils ne fassent pas mal à l’animal. Quand les petits veulent faire entrer leur chien dans l’école, Patricia refuse avec obstination, ne comprenant pas pourquoi, tout à coup, ses élèves sont tant excités et indisciplinés en classe.

Marie-Lou, du haut de son prestige de présidente, cogne sur le bois de son pupitre et demande la parole, pour expliquer à son enseignante que la politique, la taxe et le vote ont permis aux trente élèves d’acheter ce chien pour leur classe. Ne trouvant pas l’explication amusante, Patricia ordonne le silence quand, soudain, Isabelle montre son grand cartable de secrétaire et prouve, chiffres à l’appui, que Marie-Lou dit la vérité. Soudain, les élèves se rendent compte que leur institutrice a les yeux croches et le pas rapide, alors qu’elle descend au bureau de la directrice en dix secondes.

Le chien retourne dans sa vitrine, le marchand est blâmé pour son irresponsabilité et les élèves se plaignent de la mauvaise administration de Marie-Lou. François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur, qui sent une soudaine popularité à son endroit, déclare qu’il faut faire la grève. «  D’accord! Je vais la faire, la grève, moi!  » de dire la présidente. Mais qu’est-ce qu’une grève? Maman Sylvie dit qu’une grève ne relève pas de la politique, mais du syndicalisme, explication qui n’éclaire pas plus Marie-Lou. Comme elle n’a pas le temps d’aller poser ces questions cruciales à Roméo, la blonde fouille dans le dictionnaire et demeure perplexe devant la définition du mot grève. «  Il est fou, François-Sébastien! Pourquoi veut-il faire une grève alors qu’on a perdu le chien de la taxe du vote?  » Cependant, si tel est le désir du peuple, il verra que leur présidente ne les laisse pas tomber. Au matin, Marie-Lou est la première arrivée avec son seau rempli de sable, pour l’étendre devant la porte d’entrée principale.

«  Et puis, ils ont tous ri de moi, et les filles aussi! Tout ça parce que ce gros livre de mots raconte des mensonges! Plus jamais je ne ferai de politique! J’ai donné ma démission!

- Vraiment?

- Oui! Vive la liberté!  »

Un jour, Marie-Lou grandira et se rendra compte que cette douleur présente sera un de ses plus extraordinaires souvenirs d’enfance. En entendant Sylvie lui raconter l’anecdote, Roméo se sent rajeunir de vingt ans et s’empresse d’écrire cette histoire à sa façon afin de ne pas l’oublier. Marie-Lou, morose et blessée, se croit rejetée par les élèves qui l’avaient tant aimée pendant son mandat. Tel est le prix de la politique : l’amour, la haine; la joie, la tristesse; la justice, l’injustice. À son âge, les blessures se cicatrisent rapidement, surtout quand sa mère, oubliant ses principes, décide de lui acheter un chien.

 

 

( 13 décembre, 2010 )

Animaux : le quêteux et le chien perdu (Gros Nez)

 

chien.jpg

 Comme tout le monde, j’ai entendu parler de ces chiens et de ces chats parcourant des distances énormes afin de retrouver leur maître. C’est une histoire semblable que j’ai inventée dans un chapitre consacré aux animaux, dans le cadre de mon roman Gros Nez. Le passage est ici complet, l’équivalent de huit pages.

Le vagabond reprend la route et laisse le brave homme à ses intimités amoureuses. Après un arrêt à Sherbrooke, Gros Nez a le goût de la beauté des paysages de la Beauce. Une pause dans les Bois-Francs sera aussi la bienvenue. Il s’installe près du chemin de fer de la rive sud, le plus ancien tracé du Canada. L’homme s’est un peu étiré les muscles des bras en saisissant le wagon, mais il sait que la douleur sera passagère. Il s’installe contre le mur, prêt à manger un morceau, quand soudain, un sifflement, tel une plainte, le fait sursauter. Il voit approcher un chien. «  Qu’est-ce que tu fais là, chien? Tu es le gardien de ces boîtes? T’as faim, n’est-ce pas? Approche et partageons. Je m’appelle Gros Nez. Et toi? Sans nom? C’est en quelque sorte un nom. Le menu est frugal mais délicieux. Approche, n’aie pas peur, Sans-Nom.  »

Le chien régalé, il pose sa tête contre les jambes du mendiant pour, une minute plus tard, répéter le même geste contre son bras, comme s’il devinait que son bienfaiteur a mal à cette partie de son corps et que son affection l’aidera à oublier cet inconvénient. En réalité, cette bête semble aussi avoir besoin d’affection, l’humidité coulant de ses yeux et s’incrustant dans le poil signifiant qu’il y a eu beaucoup de larmes. Gros Nez le caresse gentiment et le chien s’endort. Le quêteux se demande de nouveau comment cet animal a réussi à grimper dans ce wagon. Peut-être appartient-t-il à un passager. Quoi qu’il en soit, il se sent calmé par la présence de Sans-Nom. Soudain, il a le goût de regarder le contenu des boîtes. Des conserves! En voler une seule pour nourrir le chien? Le quêteux se sent tiraillé par la question. Non! Il vaut mieux oublier cette idée.

«  Mon vieux Sans-Nom, j’ai été heureux de te rencontrer. Je dois te quitter. Ne t’inquiète pas, car ton maître va venir te chercher quand il sera rendu à sa destination. Au revoir, gentil chien!  » L’animal suit l’homme jusqu’à la porte. «  Non! Retourne là-bas!  » Têtu!  » Couché!  » Il ne veut pas. Voilà le mendiant sur le bord du vide, cherchant l’endroit idéal pour sauter. Opération parfaite et, en se relevant, il voit que le chien l’a imité, qu’il semble blessé. «  Cet idiot s’est sûrement cassé une patte!  » Gros Nez court le chercher, le garde dans ses bras, l’invite au repos dans un boisé. «  M’ouais… J’aurais dû chaparder une boîte de conserves… Où suis-je? Pas de ferme aux alentours. Il faut se mettre en route, Sans-Nom, trouver un village et signaler ta présence à un chef de gare.  »

Le vagabond fait quelques pas, mais le chien demeure sur place, aboyant dans sa direction. L’homme croit que l’animal a encore mal à une patte et qu’il désire être transporté. Sans-Nom entre les bras, le quêteux a droit à une séance impromptue de pleurs. Il décide de le remettre au sol et le chien marche péniblement dans la mauvaise direction. «  Les Bois-Francs, c’est par l’est et tu t’en vas vers l’ouest et… Mais pourquoi est-ce que je raconte tout ça? Comme si un chien pouvait connaître le géographie!  »

Gros Nez sent qu’un second adieu devient de mise, mais il tombe à court : aboiements et sifflements ne cessent de mettre le cœur de l’homme en bouillie. Rendu face au chien, celui-ci se remet à marcher vers l’ouest. «  Peut-être a-t-il flairé quelque chose? Présence d’humains, de nourriture, que sais-je? Il vaut mieux lui obéir.  » Voyant sa victoire, l’animal se met à marcher avec fermeté, comme s’il avait oublié son mal. Réalisant que Gros Nez a cessé de le suivre, il s’assoit et l’attend. Le quêteux pense alors que Sans-Nom désire se rendre à un endroit précis, qu’il n’est pas la propriété d’un passager du train. Comme le quadrupède ne quitte pas le tracé des rails, le vagabond croit qu’une personne a tenté de perdre ce chien en le faisant monter de force dans ce wagon.

«  Ça n’empêche pas qu’il retourne d’où j’arrive… Ah non! Cesse de me regarder comme ça! On dirait que tu me traites de lambin! Tu as deux pattes de plus que moi, n’oublie pas!  » Le chien plante son regard dans le fond de l’horizon et pleure. «  Si on mangeait, au lieu de marcher? Je commence à avoir faim. Tu veux? Miam miam?  » Après avoir marché quinze minutes, Gros Nez croit deviner la présence de maisons dans les parages, mais il a tout le mal du monde à inciter le chien à le suivre.

«  Mon nom est Gros Nez et je suis un quêteux. J’ai marché toute la journée et n’ai pas mangé depuis ce matin. En retour d’un modeste repas, je vous rendrai service. Je peux laver vos…

- Et lui?

- Vous avez déjà vu ce chien? Non? Je crois qu’il est autant vagabond que moi. Il s’appelle Sans-Nom.

- Je n’ai pas d’ouvrage pour vous, étranger. Cependant, refuser la charité à un quêteux me porterait malheur. Allez voir ma femme à la maison et dites-lui que je l’autorise à vous donner du pain ou des fruits.

- Je vous remercie, monsieur.

- Sans-Nom… J’aime bien ça.  »

Le quêteux se délecte d’un bol de soupe et Sans-Nom a droit à un os. Le duo est surveillé par trois enfants, dont une fillette avec un ours de peluche entre les bras. Un quatrième enfant, au début de la jeunesse, se présente avec un colosse canin à ses côtés. Sa présence ne fait pas sourciller Sans-Nom. Gros Nez s’empresse pour savoir s’ils ont déjà vu son chien.

«  Je vais vous dire ce que je pense, les enfants. Je crois que cet animal a été volontairement perdu et qu’il cherche à retrouver son maître.

- C’est pas correct de faire ça à un chien, monsieur!

- Non, et c’est pas correct de le faire à un ours en peluche, monsieur!

- Tais-toi donc, niaiseuse!  »

Le paysan change d’idée et croit que le mendiant pourrait l’aider à faire un peu de rangement dans la grange. Pendant le travail, Sans-Nom ne cesse de regarder en alternance Gros Nez et l’extérieur, comme s’il lui disait de ne pas perdre de temps dans cette grange et qu’il faut marcher. «  Tu sais où aller. Tu n’as pas besoin de moi.  » Réponse : le chien se couche, ne perdant pas son regard quémandeur. «  Tu as eu ton os et moi, ma soupe. Je travaille en retour. Point! Nous partirons demain matin.  »

La grange est remplie de chatons, dernière portée d’une grosse chatte couchée sur la table de travail, battant de la queue en zyeutant Sans-Nom. La fillette à l’ours informe l’étranger que la chatte est friande de souris et d’oiseaux, mais que «  C’est pas correct de faire ça aux oiseaux et aux souris.  » Gros Nez regarde cette chasseuse, avance, tend un doigt, que la nouvelle maman renifle, afin de décider s’il y a acceptation ou pas. Il sait surtout qu’il ne faudra pas toucher aux petits. La scène où ils décident de prendre un repas à même leur maman charme le vagabond. «  Au fait, es-tu marié, Sans-Nom? Père de nombreux chiots? J’espère qu’ils sont moins braillards que toi.  »

Le matin venu, le chien s’impatiente, alors que Gros Nez se délecte d’un œuf et de tranches de bacon. L’animal prend l’initiative de presser le pas au moment du départ et se dirige avec précision vers la foie verrée. Deux heures plus tard, l’homme décide de s’asseoir un peu pour reposer ses pieds. Le chien l’imite, le regarde, insatisfait. Après une semaine, la relation devient plus intime, le partage davantage profond. L’animal a compris que son compagnon aime parler et perdre du temps. «  Quand ce chien aura retrouvé son maître, cet homme-là va avoir ma façon de penser et je ne ferai pas dans la dentelle!  »

Cette pensée ne quitte pas le quêteux et, deux semaines plus tard, le voilà consterné de marcher sur les routes de l’Ontario, où les chances de trouver à manger et un coin chaud pour dormir seront plus rares que dans la province de Québec. Tradition paysanne canadienne française, d’accord! Tradition canadienne anglaise : pas du tout! «  T’es un chien anglais, Sans-Nom. Très surpris de l’apprendre.  » Malgré l’anglais parfait de Gros Nez, l’homme hésite à employer «  Hobo  » pour se désigner. Il préfère dire qu’il est un travailleur itinérant et qui demande à manger avant de se rendre à Toronto où un emploi l’attend dans une manufacture. «  Tu réalises que tu me fais mentir, chien anglais?  »

Par contre -- ô quelle joie! – il semble que toutes les campagnes ontariennes aient un champ emménagé pour les parties de baseball. Quand jugé trop vieux pour jouer, les hommes acceptent d’engager l’étranger comme arbitre, après ses vantardises habituelles sur ses séjours aux États-Unis. «  Tu te rends compte, Sans-Nom? Le grand avec des moustaches lançait avec la même force que les professionnels américains. T’as vu comme ses lancers courbaient? De plus, il… Heu… Non… En effet, tu ne peux t’être rendu compte. Au fond, t’aimes bien le son de ma voix. C’est tout ce que tu entends depuis toutes ces semaines. Alors, je vais t’en parler, de sa balle courbe!  »

Sans-Nom joue le rôle d’un infirmier à chaque coucher, déposant son nez soit sur une jambe ou sur les pieds de son ami. Le quêteux passe difficilement des nuits complètes, l’animal se levant avec le soleil, prêt à partir. De plus, il aboie à chaque bruit entendu.

«  Dis-le moi avec sincérité, Sans-Nom : est-ce que t’as l’intention de me faire traverser le Canada au complet? Parce que je réalise qu’on s’enfonce profondément dans des zones pas très populeuses et que j’ai de plus en plus de mal à trouver à manger. Je sais que tu avales quelques insectes et gruge des bouts de bois, mais je t’assure que tes menus ne font pas partie de mes habitudes alimentaires. Si je travaille deux jours, tu chiales parce que je te retarde. Si je marche dix heures, t’en exiges trois de plus. Si je… Oh! ça va! J’ai compris! On continue!  »

Cette route sans fin est agrémentée de chants maladroits, Gros Nez ayant l’impression que le chien sait rire. Il bouge la queue à chaque chant et cesse à la dernière note. Les arrêts sont toujours relativement courts. Le quêteux sort sa pipe et l’autre s’assoit pour le regarder fumer. Il a depuis compris le temps nécessaire à ce délassement. Contrairement à ce que le mendiant croyait, les Ontariens se montrent réceptifs à ses demandes, surtout dans les petites villes et villages. Le chien profite de ces moments pour se reposer ou jouer avec des enfants.

Au milieu d’août, Sans-Nom surprend Gros Nez en bifurquant vers un embranchement secondaire avec une immense certitude. Le vagabond ne bouge pas, réfléchissant. Il retourne sur ses pas, vers le village qu’il vient de dépasser, ignore les protestations du chien. La bête dépose les armes, le suit, la queue immobile, les oreilles repliées. L’homme désire savoir où mènent ces rails. Deux cent milles et une quinzaine de villages, deux petites villes.  » Tu ne me feras marcher deux cent milles de plus. À partir de tout de suite, on va opérer à ma façon.  » L’intelligence du chien se manifeste par un formidable instinct et celle de l’humain par une basse logique. Étape par étape! Personne n’a vu ce chien dans le premier village. Même conclusion pour les deux unités suivantes. «  Je ne peux pas croire que tu habites le dernier village!  » Non : la première ville. Gros Nez a senti son cœur prêt à bondir hors de son corps quand il a vu son compagnon se diriger avec précision vers une rue, puis une seconde, une troisième afin de s’asseoir devant une maison. Il aboie et une femme sort, lève les mains aux cieux, court pour se précipiter vers le chien, suivie de deux jeunes enfants, les larmes aux yeux, n’en finissant pas de donner de l’affection à leur King. «  Il fallait marcher tout ça pour apprendre que je viens de servir un King anglais…  » La confession de Gros Nez estomaque la femme. «  J’ai marché tout ça en le nourrissant, en le protégeant. Parfois, nous avons pris le train, mais votre chien semblait préférer la marche.  »

La femme garde silence, éberluée, rougissante. Le quêteux attend l’invitation à entrer, qui tarde à venir. «  Il a gravement mordu une petite fille du quartier. Il y a eu plainte à la police, qui voulait le tuer. Mon mari a juré qu’il le ferait, mais ne s’y est pas résolu. Il l’a mis dans un wagon de train.  » Gros Nez hoche la tête, satisfait de la confession. «  Maintenant, il ne mordra plus. Il n’a d’ailleurs pas du tout cherché à le faire depuis toutes ces semaines. C’est un bon chien. Reste à savoir si la petite victime l’est tout autant. Les chiens sont les reflets de leurs maîtres et je vois que vous êtes des bonnes personnes. Vous avez un animal d’une extraordinaire fidélité.  » L’épouse propose d’attendre le retour de son époux pour mettre tout ça au clair.

Gros Nez se rafraîchit, assis confortablement sur le meilleur siège de la galerie, regardant Sans-Nom jouer comme un fou avec les deux enfants. La femme a demandé ce que l’étranger désirait manger et Gros Nez ne s’est pas privé pour commander un repas consistant. Il aimerait enquêter auprès de cette fillette mordue, mais préfère attendre le retour du chef de famille. À son arrivée, l’homme demeure bouche bée en voyant son chien. Gros Nez croyait qu’il allait maugréer, mais, au contraire, il fait preuve d’une réaction émouvante presque enfantine.

Cette nuit-là, Gros Nez dort dans un lit confortable, rêvant au déjeuner royal dont il se délectera. Au cours de la matinée, il réclame un baquet d’eau très chaude et du savon. «  Nous avons une baignoire.  » Rien n’arrête le progrès! Voyant que tout va bien, le vagabond indique qu’il doit retourner dans la province de Québec. «  La saison des récoltes est très belle, dans les Bois-Francs. Mieux qu’en été, à bien y penser.  » L’homme s’éloigne, sans regarder, agitant sa main droite au-dessus de sa tête, quand arrêté par un aboiement. Gros Nez avale un sanglot, en recevant toute l’affection de Sans-Nom.

Même s’il a reçu l’argent nécessaire à son retour par le train, l’errant décide de marcher la distance entre la ville et le point de jonction du chemin de fer. Quand il se couche dans la forêt, l’homme ressent une profonde solitude. Il lui manque l’ami de toutes ces dernières semaines. Il pleure discrètement, puis se relève, se disant avec fermeté que Sans-Nom a de bons maîtres. Le lendemain, l’homme oublie ces pensées en croisant une partie de baseball sur le point de débuter. Après avoir frappé la balle avec la force d’Hercule, il la capte et la relance à ses coéquipiers avec une précision qui rendraient jaloux les professionnels américains.

Enfin à la ville, quelques jours plus tard, Gros Nez se paie le luxe de belles chaussures neuves, d’un repas chaud dans un restaurant, puis envoie tout le reste de sa fortune à Joseph, ne conservant que deux dollars. Le voilà en marche vers la gare, afin de regarder comme il faut la direction que prendra le train, la grosseur des wagons. En retrait, à la campagne, l’homme attend le bon convoi, quand, soudain, un chien aboie en sa direction. «  Ah non! Une fois suffit!  » L’animal approche, le regarde avec un air triste. Heureusement, le jeune maître ne tarde pas à surgir, tout juste à temps pour voir cet étonnant spectacle d’un homme immense courant sur les rails, s’accrochant à un wagon, se recroquevillant et ouvrant la porte à l’aide d’un coup de pied.

«  Salut, les poules! Content de vous voir! Nous pourrons jacasser ensemble et passer du bon temps!  » Le vagabond rit tant avec ces poulettes qu’il oublie la première prudence : se méfier quand le train ralentit. Gros Nez sursaute, avance prudemment, se croyant dans une gare villageoise, alors que dehors, la forêt compose le paysage. Il voit approcher des contrôleurs, se frappant l’intérieur des mains avec de longs bâtons.

«  Hey you! Get out!  » Le physique imposant du passager clandestin fait parfois son effet, même si Gros Nez n’a jamais bousculé personne, encore moins frappé. Les contrôleurs semblent agressifs. Le quêteux marmonne quelques mots en français, ce qui fait sursauter un des employés. «  C’est le hobo canadien français qui a marché plus de cinq cents milles pour redonner un chien à deux enfants!  » Le concerné sursaute, ignorant que le père de famille est un journaliste et qu’il s’est empressé d’écrire un article sur l’exploit inhabituel de Gros Nez. L’histoire est passée rapidement du modeste journal régional à un plus grand quotidien, si bien que tous les Ontariens parlent de cette histoire.

Voilà Gros Nez félicité par les contrôleurs, applaudi par les passagers et même embrassé par une belle dame. Il a droit à un siège confortable dans le train, avec des repas tant qu’il en voudra. L’homme regarde l’illustration de lui-même et du chien dans le journal. «  J’allais être frappé par des bâtons, insulté et humilié, et me voilà traité comme un souverain. Tu m’as sauvé, Sans-Nom! C’est donc vrai que le chien est le meilleur ami de l’homme.  »

 

Page Suivante »
|